V.
La duchesse d'Urbin, soeur compatissante de Léonora, informée par elle des tristesses et des langueurs du Tasse, l'invita à venir passer quelques mois de l'été auprès d'elle, dans son palais de délices de _Castel Durante_, près de Pezaro. Ce site avait été, dès son enfance, propice au Tasse; il y vit représenter l'_Aminta_ avec les mêmes applaudissements qu'à Ferrare; il y composa en l'honneur de Lucrézia, toujours belle dans sa maturité, ce fameux sonnet de la rose, devenu depuis le proverbe poétique et consolateur des beautés dont la fleur survit à leur printemps:
«Dans l'âpre primeur de tes années, dit le poëte à Lucrézia, tu ressemblais à la rose purpurine qui n'ouvre encore son sein ni aux tièdes rayons ni à la fraîche aurore, mais qui, pudique et virginale, s'enveloppe de son vert feuillage; ou plutôt (car une chose mortelle ne peut souffrir la comparaison avec toi) tu étais pareille à l'aube céleste qui, brillante et humide dans un ciel serein, emperle de ses pleurs les campagnes et embaume les collines de ses senteurs; et maintenant les années moins vertes de ta vie ne t'ont rien enlevé de tes charmes; et bien qu'indifférente et négligée dans ta parure, aucune beauté puissante, parée de ses plus riches atours, ne peut s'égaler à toi: ainsi plus resplendissante est la fleur à l'heure où elle déplie ses feuilles odorantes; ainsi le soleil, à la moitié de son cours, étincelle de plus d'éclat et brûle de plus de flamme qu'à son premier matin.»
Le duc et la duchesse d'Urbin, sachant que les grâces faites au Tasse étaient les plus douces flatteries au coeur de Léonora, lui firent présent d'un anneau orné d'un magnifique rubis, qu'il vendit plus tard à Mantoue comme sa dernière ressource contre la faim, pendant ses misères. Le Tasse revint à Ferrare avec le prince et la princesse, pour assister au second départ du cardinal Louis d'Este pour la France. Le départ de ce frère chéri coûta des larmes à Léonora; le Tasse s'efforça de la consoler dans ses vers, qui respirent une respectueuse compassion à ses peines.