‹ Cours familier de Littérature - Volume 16Chapitre 26 sur 112 · VII.

VII.

Soit par la félonie de ses amis devenus ses assassins, soit par sa propre indiscrétion à lire ou à réciter ses vers en public, le Tasse apprit, peu de temps après, qu'on imprimait, à son insu, la _Jérusalem délivrée_ dans plusieurs villes d'Italie à la fois. Ce coup parut abattre son courage; il s'adressa au duc de Ferrare pour prévenir ce larcin de sa gloire et de sa fortune. La lettre qu'Alphonse écrivit en faveur du Tasse aux souverains d'Italie atteste un zèle aussi ardent que son amitié pour le poëte. L'original de cette dépêche est sous nos yeux: Alphonse y proteste aussi énergiquement contre cette infidélité qu'il aurait pu le faire contre l'envahissement d'une de ses provinces; on voit aussi par une lettre du cardinal de San Sisto, ministre du pape Grégoire XIII, au gouverneur de Pérouse, que les intentions d'Alphonse furent accomplies, et qu'on interdit sévèrement partout les éditions subreptices de la _Jérusalem_.

Le Tasse néanmoins, consterné d'une publicité qui lui dérobait les bénéfices de son oeuvre, et qui la faisait circuler avant la dernière perfection qu'il y apportait encore, parut accuser injustement la cour de Ferrare de connivence ou d'indifférence dans cette affaire. Invité aux fêtes de Modène, au mois de janvier 1577, par la comtesse Tarquinia Molza, égale en beauté et en génie poétique à Vittoria Colonna, il se plaint, du sein des délices, de son malheur, et semble en accuser déjà ses bienfaiteurs. «J'espérais trouver la tranquillité d'esprit ici,» écrit-il, «et j'y éprouve autant de misère qu'à Ferrare; mais je suis résolu à prendre toute chose en patience et à sourire à l'adversité. Cependant je suis de plus en plus décidé à ne pas quitter le service du duc, car, outre que mes obligations envers lui sont telles que, quand je lui sacrifierais ma vie, ce ne serait pas encore assez pour payer ma dette, je crains bien de ne pas trouver à une autre cour plus de repos que dans ses États; les maux que je subis sont de telle nature qu'ils m'atteindront partout ailleurs autant qu'à Ferrare.»

Ces lettres sont d'autant moins suspectes d'adulation pour le duc de Ferrare, qu'elles sont écrites hors des États de ce prince, et adressées à un de ses ennemis, Scipion Gonzague, parent et ami des Médicis. Quelques expressions attestent déjà, dans ces lettres, que le Tasse portait son mal en lui-même, et ne l'attribuait pas encore à la famille d'Este, qui le comblait d'égards, d'amitié, et peut-être d'amour.