‹ Cours familier de Littérature - Volume 16Chapitre 32 sur 112 · XIII.

XIII.

«Cornélia, sa soeur, non contente d'entourer de ses soins et de sa tendresse le frère qui lui était rendu, voulut affermir encore sa convalescence par les soins des plus habiles médecins de Salerne et de Naples. Le Tasse suivit sous ses yeux le traitement que ces hommes de l'art appliquaient au soulagement de la mélancolie, traitement conforme à celui qu'il avait suivi à Ferrare, mais secondé ici par l'air natal, la sécurité, la sollicitude d'une soeur.»

La force revint avec la santé; mais l'inquiétude d'esprit revint avec la force. À peine le Tasse fut-il rentré dans la pleine possession de son intelligence, qu'il commença à se fatiguer de ce repos, cherché si loin et à travers tant d'aventures. La privation de ses livres, laissés à Ferrare, de ses manuscrits, du bruit de sa renommée qui s'amortissait dans la solitude à Sorrente; la monotonie de la maison rustique de sa soeur; la société douce, mais stérile, de ses deux neveux, dont l'enfance ne s'élevait pas assez haut pour lui dans la sphère de la poésie et de la philosophie qu'il habitait à la cour de Ferrare; peut-être même l'absence de ces agitations de l'esprit qui fatiguent la vie, mais qui l'occupent, ne tardèrent pas à lui faire désirer un autre séjour. Il est juste d'ajouter à cette inconstance du poëte le sentiment délicat de la gêne que sa présence imposait à une soeur dont l'indigence suffisait à peine à la nourriture de ses deux fils et de ses deux filles. Ce sentiment perce dans une lettre du Tasse à un de ses amis:

«Tu verras de plus, dit-il, dans une lettre écrite par ma soeur, son extrême pauvreté, et la nécessité où je suis de venir à son aide, et comment, dans un si excessif dénûment, moi-même j'ai été obligé cependant de lui donner quelque assistance.»

Tous ces motifs, et peut-être aussi le remords d'avoir attristé le coeur de sa constante protectrice Léonora, dont la tendresse survivait à ses propres inconstances, retournèrent ses pensées vers Ferrare. Il écrivit, à l'insu de sa soeur, des lettres de repentir au duc, à la duchesse d'Urbin, à Léonora. Léonora seule lui répondit, avec l'accent découragé d'une tendresse qui n'espère plus de retour, mais qui n'abandonne pas même celui dont elle désespère.

Ce silence du duc de Ferrare et de la duchesse d'Urbin inquiéta de nouveau le Tasse sur la réception qui l'attendait à cette cour. Il voulut se prémunir contre le ressentiment d'Alphonse en intéressant à sa cause les deux ambassadeurs de ce prince résidant à Rome. Ces ambassadeurs, ainsi que le cardinal Albano, intercédèrent pour lui auprès du duc de Ferrare; ils obtinrent, non sans peine, pour leur protégé l'autorisation de retourner à cette même cour d'où il s'était évadé si peu de mois auparavant. Ils assurèrent que, bien que sa guérison ne fût pas complète, on pouvait espérer que son repentir et sa raison le rendraient digne de recouvrer la faveur de ses protecteurs.

Alphonse répondit de sa propre main au cardinal Albano une lettre que nous possédons, et qui prouve assez que le séquestre mis sur les papiers et sur les poésies du Tasse à Ferrare, n'avait d'autre objet que d'en prévenir la destruction par les mains d'un insensé, dans un de ses accès de mélancolie.

«J'ai tardé à répondre, dit Alphonse au cardinal Albano, à la lettre que vous m'avez écrite concernant Torquato, parce que je désirais vous envoyer ses manuscrits en même temps que ma réponse. Une très-grave indisposition de ma soeur, la duchesse d'Urbin, m'a empêché jusqu'ici de les recueillir tous, car un certain nombre de ces écrits sont entre les mains de la duchesse. Nous nous occupons maintenant de les rassembler, et ils seront bientôt en ordre; je vous le fais savoir, et je désire que vous le fassiez savoir à la soeur du Tasse, parce que cette dame a écrit, à moi et à ma soeur, sur cet objet; ils seront remis aussitôt que possible entre vos mains, ou aux mains du Tasse lui-même; et, de plus, on aura pour lui les plus grands égards et les plus grandes sollicitudes, non-seulement en paroles, mais en faits...»

Le Tasse, malgré les conseils du cardinal Albano, qui s'efforçait de le retenir à Rome, était impatient de retourner à Ferrare; le duc finit par y consentir.

«En ce qui touche Torquato,» écrivit le duc, le 22 mai 1578, à son ambassadeur à Rome, «mon intention est que vous lui disiez qu'il est libre de faire ce qui lui conviendra, et que s'il veut revenir vers nous, nous serons nous-mêmes satisfaits de le recevoir. Il sera préalablement nécessaire cependant de constater qu'il a été réellement affligé de mélancolie, et que ces soupçons de malice et de prétendues persécutions qu'il a semés contre nous en Italie, n'ont pas d'autre origine que cette humeur mélancolique; en preuve de ceci est cette accusation absurde qu'il nous a imputée d'avoir eu l'intention de le mettre à mort, quoique nous l'ayons toujours caressé et traité avec la plus extrême faveur; il m'eût été bien facile d'exécuter ce sinistre projet, si j'avais eu jamais la démence de le concevoir.

«Pour ces motifs, s'il désire revenir, il faut qu'il prenne d'abord la résolution bien arrêtée de se tenir en repos, et de se laisser traiter de sa maladie par les médecins. Quant à ce qui regarde ses soupçons et les expressions dont il s'est servi par le passé, je ne l'en accuse pas; seulement, une fois qu'il sera ici, s'il ne consent pas à se laisser traiter et soigner, nous donnerons des ordres pour qu'il soit expulsé définitivement de nos États, avec défense d'y jamais rentrer. Ce que je viens de dire suffit s'il se détermine à revenir; s'il préfère rester à Rome ou ailleurs, nous donnerons ordre pour que les choses qui lui appartiennent et qui sont entre les mains de Coccapani (ami du Tasse, écuyer du prince) lui soient adressées, et il peut écrire sur cela à Coccapani.»

Y a-t-il une meilleure preuve qu'une telle lettre, que le duc Alphonse ne tendait point de piége au Tasse pour l'attirer dans ses États, et pour l'y plonger dans les cachots? Y a-t-il une preuve plus évidente qu'Alphonse ne punissait pas dans le Tasse l'audace d'aimer sa soeur Léonora? Comment ce prince, s'il avait eu l'arrière-pensée de torturer le Tasse dans ses cachots, aurait-il employé ses ambassadeurs à le détourner de revenir dans ses États? Comment aurait-il mis des conditions si sensées et si bien stipulées d'avance à ce retour? Comment enfin, si la présence du Tasse à sa cour et son amour pour sa soeur avaient été le scandale et l'offense du Tasse envers lui, aurait-il permis au poëte de revenir auprès de cette même soeur, et de renouveler publiquement l'offense dont il avait à se plaindre? Il faudrait supposer Alphonse plus insensé que sa victime! Ces suppositions n'ont aucune base réellement historique. La vérité est moins poétique et plus nette; mais elle est la vérité; il faut la dire, dût-elle renverser les hypothèses entièrement chimériques bâties par les romanciers sur le scandale de la passion de Torquato pour Léonora. C'est peu connaître l'Italie et les moeurs de ses cours voluptueuses, que de supposer qu'un amour chevaleresque entre un gentilhomme de haute naissance, devenu le plus grand homme d'Italie, et une princesse libre de sa main et de son coeur, chérie de son frère, honorée de toute la cour, eût été un crime si monstrueux et si irrémissible aux yeux d'Alphonse. Si ce prince avait eu sur les sentiments de sa soeur une si inquiète susceptibilité, comment aurait-il rapproché depuis tant d'années le Tasse de Léonora? Comment aurait-il encouragé la familiarité littéraire et domestique entre ses deux soeurs et le poëte courtisan, ornement de sa cour? Comment, au commencement de la mélancolie du Tasse, aurait-il remis lui-même le malade aux soins de Léonora, son amie, dans la solitude de la maison de plaisance qu'elle habitait pendant l'été? Comment la douce et tendre Léonora, devenue riche par l'héritage de sa mère, et confidente nécessaire de la fuite du Tasse, aurait-elle laissé son amant s'évader, sans habits et sans argent, de Bello Sguardo? Comment, enfin, instruite comme elle devait l'être des ressentiments de son frère, n'aurait-elle pas déconseillé à cet amant de revenir se livrer à la vengeance d'Alphonse?

Nous verrons, dans la suite du récit, que cette supposition, incompatible avec le caractère, la vertu, la situation de Léonora, n'a pas plus de réalité dans le caractère et dans la conduite du Tasse lui-même. D'un côté, une tendre admiration mêlée de pitié pour le génie d'un grand poëte, qui était en même temps le plus beau et le plus héroïque des jeunes courtisans de la maison d'Este; une reconnaissance chevaleresque et poétique de l'autre côté pour une femme accomplie, que son rang et sa piété élevaient au-dessus des soupçons: voilà les seuls rapports que l'histoire sérieuse puisse constater entre Léonora et le Tasse. Nous sommes obligé d'ajouter que, si le Tasse eut des torts à se reprocher dans le cours de ses relations avec la belle et tendre Léonora, ce ne furent pas des torts de passion, mais des torts d'inconstance, et peut-être d'ingratitude. Mais on ne peut accuser de rien un infortuné comme le Tasse et comme J.-J. Rousseau, dont l'imagination égare le coeur. Plût à Dieu que le crime du Tasse eût été l'excès d'amour pour Léonora! L'origine de cette démence en honorerait au moins les conséquences, et, au lieu de plaindre un malade dans un hospice, on adorerait en lui une victime dans son cachot!