XV.
Cette ambition trompée du Tasse ne tarda pas à donner à ses paroles, d'abord respectueuses, le ton du reproche, et bientôt de l'invective contre la cour d'Alphonse. Ses amis lui conseillèrent de s'éloigner pour éviter le juste ressentiment du prince. Il fit un voyage à Mantoue, où il avait des parents et des amis de son père. Le jeune fils du duc de Mantoue le combla d'enthousiasme et de déférence; mais ce prince, encore enfant, ne pouvait puiser dans le trésor de son père. Le Tasse, dépourvu de ressources, fut obligé de vendre à des juifs de Mantoue le magnifique rubis qu'il avait reçu autrefois de la duchesse d'Urbin, soeur de Léonora. Cet argent lui servit à se rendre à Venise. L'égarement de sa raison y frappa tellement les indifférents, que l'ambassadeur de François de Médicis à Venise écrit, le 12 juillet 1578, à sa cour:
«Le Tasse est ici, agité d'esprit; et, bien qu'on ne puisse pas dire que son esprit soit complétement sain, cependant les symptômes qu'il manifeste sont plutôt ceux de la mélancolie que de la démence. Il demande à entrer, et même avec un modique traitement, à votre service; ses facultés poétiques ne sont nullement affectées; il compose une ode admirable pour Votre Altesse. Je vous supplie de m'écrire un mot de consolation que je puisse montrer à cet infortuné génie. Peut-être qu'un peu d'argent apaiserait cette guerre de pensées diverses qui troublent sa tête.»
Le Tasse n'attendit pas la réponse, et partit pour les États du duc d'Urbin, mari de Lucrézia d'Este. Le jeune duc d'Urbin avait indignement congédié sa femme Lucrézia, qu'il trouvait trop âgée pour lui, malgré ses talents et ses charmes. Il était malséant au Tasse, favori de Lucrézia, d'aller implorer la protection du mari qui la répudiait si cruellement. Il s'oublia néanmoins jusqu'à supplier ce prince d'être son asile et son port, comme il l'avait dit du duc de Ferrare.
«Je suis, lui dit-il, _votre créature_! J'en ferai profession le reste de ma vie, et je vous prie de me traiter comme tel; je vous donne tout droit et toute souveraineté sans réserve sur ma liberté; je baise votre main, et je vous jure que chacune des paroles que je viens d'écrire de ma main étaient auparavant écrites dans mon coeur!»