‹ Cours familier de Littérature - Volume 16Chapitre 37 sur 112 · II.

II.

Cette aventure fit, malgré sa simplicité, une vive et douce impression sur le Tasse. Le moindre poids soulevé du coeur oppressé lui rend l'élasticité et la vie; le Tasse se complut à célébrer depuis cette hospitalité du gentilhomme de Novare, dans son charmant dialogue du _Père de famille_. On ne peut guère douter que l'épisode d'Herminie chez le jardinier, dans la _Jérusalem_, ne soit une réminiscence de cette soirée chez l'hôte champêtre. On sent que le poëte retouchait sans cesse son ouvrage, pour y ajouter de nouvelles descriptions ou de nouveaux détails.

Il arriva le surlendemain aux portes de Turin; son costume flétri par la route, son dénûment d'argent et de lettres pour le gouverneur, lui firent refuser l'entrée par les gardes; il fut contraint à traverser de nouveau le Pô et à aller, suivant son habitude, demander un asile pour la nuit au couvent des Capucins. Ce couvent, situé au sommet d'une des collines escarpées qui bordent le fleuve et dominent de très-haut la ville, est un des sites les plus pittoresques qu'un poëte pût imaginer pour son repos. Il rappelle les deux monastères de Monte-Oliveto à Naples et de Saint-Onufrio à Rome, qui donnèrent plus tard au poëte, l'un l'asile de ses derniers beaux jours, l'autre l'éternel asile de son tombeau.

Le Tasse, à son réveil, alla entendre la messe dans la chapelle des capucins. Par une de ces providences qui manquent rarement aux hommes en apparence abandonnés du sort, et qui ressemblent à un sourire dans les larmes, un homme de lettres, Ingegneri, qui habitait pendant la belle saison la colline de Turin, entra dans la chapelle au bruit de la clochette qui appelait les paysans à la messe. Il reconnut le Tasse, qu'il avait vu et cultivé à Ferrare, dans l'étranger agenouillé au pied d'une colonne. Il l'attendit à la porte de l'église, l'accueillit comme la gloire errante et méconnue de l'Italie, répondit de lui aux gardiens de la ville et le conduisit chez le marquis Philippe d'Este.

Le marquis d'Este, oncle de Léonora, avait épousé une princesse de la maison de Savoie; il s'était établi à Turin, où il commandait la cavalerie de l'armée. Il reçut chez lui le Tasse comme un serviteur de la maison d'Este. Le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, honora le poëte qui portait avec lui l'illustration et l'immortalité; il le conjura de s'attacher à lui et lui offrit un traitement et des distinctions analogues à la situation qu'il occupait à la cour d'Alphonse.

«Sachez, illustrissime seigneur, écrit le Tasse au cardinal Albano, à Rome, que je suis à Turin, à la cour du marquis d'Este, auquel j'ai un désir infini de m'attacher à cause de ma dépendance de son illustre famille et de mon affection pour son beau-frère; il désire aussi me prendre à son service; mais telle est l'instabilité de mon caractère et de ma fortune, que rien, dans ces engagements, ne peut paraître stable, à moins qu'une autre main ne stipule pour moi plus que je ne peux garantir moi-même. Or il n'y a que Votre Seigneurie qui, par le poids de son autorité sur moi, puisse fixer les irrésolutions de mon esprit, dans le cas où il chancellerait par inconstance ou par folie.

«Par les os de mon père, qui vous servit avec tant de fidélité, établissez-moi invariablement ici; moi, je vous promets, de mon côté, que, bien que mon infirmité puisse me rendre coupable de quelque mobilité de résolution, cependant, ni pour aucune fantaisie d'imagination, ni pour la mort même, je ne me laisserai entraîner à une action qui ne serait pas bonne et honorable! Et soyez certain que je serai désormais aussi plein de reconnaissance que je me suis montré jusqu'ici plein d'ombrages et de soupçons!»

Quand on considère que ces aveux de sa propre inconstance, de sa propre folie et de sa propre injustice, sont écrits par le Tasse à son protecteur le plus intime et le plus bienveillant à Rome; qu'ils sont écrits de Turin, où le Tasse était à l'abri de toute influence et de toute crainte du duc de Ferrare; qu'il y demande avec une telle passion la faveur de s'éloigner à jamais du séjour de ce prince, peut-on considérer sa démence comme une calomnie d'Alphonse, et sa passion persévérante pour Léonora comme le mobile et la cause de ses infortunes?