‹ Cours familier de Littérature - Volume 16Chapitre 44 sur 112 · IX.

IX.

Sixte-Quint régnait alors; pape en tout l'opposé de Léon X, ce Périclès de la Rome moderne, Sixte-Quint dédaigna même d'accorder une audience au poëte. Le Tasse se persuada que ce refus humiliant venait des intrigues secrètes du duc de Ferrare, et même du duc de Mantoue auprès du Pontife. «Ils ont résolu de me tuer ou de me pousser au suicide,» écrit-il ce jour-là à Licinio. Son inconstance et ses plaintes incessantes avaient aliéné ou refroidi tous ses anciens protecteurs à Rome, même le cardinal Albano. Il écrivit à sa soeur une lettre que nous possédons aussi, du 14 novembre 1587, pour sonder le dernier coeur qui lui restait ouvert dans le monde, et pour lui annoncer son prochain départ pour Sorrente. Sa soeur lui devait de la reconnaissance, car il avait placé ses deux fils, ses neveux, l'un au service du duc de Mantoue, l'autre à la cour du duc de Parme. Dans cette lettre pathétique il fait à la pauvre Cornélia le tableau le plus désolant de sa situation.

«Malade de corps, égaré d'esprit, le coeur oppressé, la mémoire perdue, les amis devenus indifférents, la fortune obstinément adverse, au milieu de tant de causes de désespoir j'espère au moins que vous vivez encore pour me recevoir une seconde fois en habit de mendiant, car je ne puis me présenter dans aucun autre!

«Je vous conjure d'avoir plus d'égard à mon génie qu'à ma misère, car, si je le voulais bien, je pourrais facilement trouver cinq cents écus de traitement et même plus; mais, malade comme je le suis, que puis-je envisager, si ce n'est de mourir dans un hôpital? Ô madame ma chère soeur, mon état est incurable; je vous supplie, par la mémoire et l'âme de notre père et de notre mère qui nous ont nourris, de permettre que je vienne auprès de vous, je ne dis pas pour goûter, mais au moins pour respirer cet air des lieux où je suis né! pour me consoler moi-même, par la vue de notre mer et de nos jardins, pour m'envelopper de votre tendresse, pour boire de ce vin et de cette eau qui soulagèrent autrefois mes infirmités! Dites-moi aussi s'il y a quelque espoir de recouvrer une partie de cet héritage de notre mère, au sujet duquel vous m'avez écrit; car autrement je ne vois pas comment vivre, et avec cela tout mal sera supportable et léger, et je remercierai Dieu de sa miséricorde, s'il permet au moins que j'expire dans vos bras, au lieu d'expirer dans les bras indifférents des domestiques d'un hôpital d'incurables!»

Hélas! cette soeur, son unique refuge sur la terre, était destinée à mourir avant lui de ses propres peines. Une lettre d'un capucin du couvent de Sorrente, qui mentionne cette mort en passant, laisse croire que le Tasse ne revit jamais sa soeur.