VI.
Son nez fin et mince cependant descendait en ligne droite sur sa bouche; ses lèvres, rarement fermées, avaient le pli habituel d'un sourire en songe; son menton solide était carrément dessiné; il portait bien l'ovale, ni trop fermé, ni trop ouvert, de sa figure. Son teint avait conservé jusque sous l'impression de sa maladie, douce quoique mortelle, la fraîcheur et la blancheur rose de celui d'une vierge. Il y avait plus en lui d'un immortel que d'un malade. Sa voix avait le timbre grave et égal d'un esprit qui parle de haut aux hommes; je n'ai jamais entendu la plus légère altération dans cette voix: il eût été l'orateur d'un autre monde, parlant à celui-ci. Sa main était très-belle; ses dix doigts, réunis et collés ensemble, s'étendaient avec un mouvement régulier et calme vers son interlocuteur, comme dans la démonstration la plus pacifique: ce geste de vieillard portait la conviction, jamais la colère, dans l'âme de ceux qui l'écoutaient; c'était le geste de la conviction. Il écoutait peu la réponse; s'il n'avait pas convaincu, il se retirait modestement du groupe et il se taisait. Sa taille n'était ni petite ni haute, mais admirablement proportionnée; telle à vingt ans, telle à cinquante: le temps n'y touchait pas; ni gras, ni maigre, la matière n'avait rien à faire avec cette nature éthérée et immuable; tempérament du bonheur inaltérable aux passions: il en avait cependant, mais il les contenait par le sang-froid de son caractère; elles n'étaient pour lui que les tentations de la vie éprouvées en silence, parce qu'elles ne demandaient rien à la vanité, mais qu'elles étaient toutes discrètes comme l'amitié, mystérieuses comme l'amour.
Tel était l'homme presque parfait avec lequel j'ai eu le bonheur d'être lié, depuis le jour où il répandit son nom dans le monde, jusqu'à aujourd'hui où je le pleure; notre liaison n'a jamais eu ni une ivresse ni une déception, même aux jours les plus orageux de mon existence, parce qu'il a compris mes faiblesses comme j'ai compris sa raison. Mes passions m'ont toujours laissé la justice, et à lui son indulgence. Entre cette raison d'un côté et cette indulgence de l'autre, quelle place pouvait-il y avoir que pour l'estime réciproque et la mutuelle amitié?