‹ Cours familier de Littérature - Volume 16Chapitre 69 sur 112 · IX.

IX.

Les premiers vers qu'il laissa transpirer furent, selon moi, les plus parfaits de ses vers. Les voici: que le lecteur les juge!

MOÏSE.

(POÈME.)

«Le soleil prolongeait sur la cime des tentes Ces obliques rayons, ces flammes éclatantes, Ces larges traces d'or qu'il laisse dans les airs, Lorsqu'en un lit de sable il se couche aux déserts. La pourpre et l'or semblaient revêtir la campagne. Du stérile Nébo gravissant la montagne, Moïse, homme de Dieu, s'arrête, et, sans orgueil, Sur le vaste horizon promène un long coup d'oeil. Il voit d'abord Phasga, que des figuiers entourent; Puis, au-delà des monts que ses regards parcourent, S'étend tout Galaad, Éphraïm, Manassé, Dont le pays fertile à sa droite est placé; Vers le midi, Juda, grand et stérile, étale Ses sables où s'endort la mer occidentale; Plus loin, dans un vallon que le soir a pâli, Couronné d'oliviers, se montre Nephtali; Dans des plaines de fleurs magnifiques et calmes Jéricho s'aperçoit, c'est la ville des palmes; Et, prolongeant ses bois, des plaines de Phégor Le lentisque touffu s'étend jusqu'à Ségor. Il voit tout Canaan, et la terre promise, Où sa tombe, il le sait, ne sera point admise. Il voit, sur les Hébreux étend sa grande main, Puis vers le haut du mont il reprend son chemin.

· · ·

Or, des champs de Moab couvrant la vaste enceinte, Pressés au large pied de la montagne sainte, Les enfants d'Israël s'agitaient au vallon Comme les blés épais qu'agite l'aquilon. Dès l'heure où la rosée humecte l'or des sables Et balance sa perle au sommet des érables, Prophète centenaire, environné d'honneur, Moïse était parti pour trouver le Seigneur. On le suivait des yeux aux flammes de sa tête. Et, lorsque du grand mont il atteignit le faîte, Lorsque son front perça le nuage de Dieu Qui couronnait d'éclairs la cime du haut lieu, L'encens brûla partout sur les autels de pierre, Et six cent mille Hébreux, courbés dans la poussière, À l'ombre du parfum par le soleil doré, Chantèrent d'une voix le cantique sacré; Et les fils de Lévi, s'élevant sur la foule, Tels qu'un bois de cyprès sur le sable qui roule, Du peuple avec la harpe accompagnant les voix, Dirigeaient vers le ciel l'hymne du Roi des Rois.

· · ·

Et, debout devant Dieu, Moïse ayant pris place, Dans le nuage obscur lui parlait face à face.

«Il disait au Seigneur: «Ne finirai-je pas? Où voulez-vous encor que je porte mes pas? Je vivrai donc toujours puissant et solitaire? Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre. Que vous ai-je donc fait pour être votre élu? J'ai conduit votre peuple où vous avez voulu. Voilà que son pied touche à la terre promise. De vous à lui qu'un autre accepte l'entremise, Au coursier d'Israël qu'il attache le frein; Je lui lègue mon livre et la verge d'airain.

· · ·

«Pourquoi vous fallut-il tarir mes espérances, Ne pas me laisser homme avec mes ignorances, Puisque du mont Horeb jusques au mont Nébo Je n'ai pas pu trouver le lieu de mon tombeau? Hélas! vous m'avez fait sage parmi les sages! Mon doigt du peuple errant a guidé les passages; J'ai fait pleuvoir le feu sur la tête des rois; L'avenir à genoux adorera mes lois; Des tombes des humains j'ouvre la plus antique, La mort trouve à ma voix une voix prophétique, Je suis très-grand, mes pieds sont sur les nations, Ma main fait et défait les générations.-- Hélas! je suis, Seigneur, puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre!

· · ·

«Hélas! je sais aussi tous les secrets des cieux, Et vous m'avez prêté la force de vos yeux. Je commande à la nuit de déchirer ses voiles; Ma bouche par leur nom a compté les étoiles, Et, dès qu'au firmament mon geste l'appela, Chacune s'est hâtée en disant: Me voilà. J'impose mes deux mains sur le front des nuages Pour tarir dans leurs flancs la source des orages; J'engloutis les cités sous les sables mouvants; Je renverse les monts sous les ailes des vents; Mon pied infatigable est plus fort que l'espace; Le fleuve aux grandes eaux se range quand je passe, Et la voix de la mer se tait devant ma voix. Lorsque mon peuple souffre, ou qu'il lui faut des lois, J'élève mes regards, votre esprit me visite; La terre alors chancelle et le soleil hésite, Vos anges sont jaloux et m'admirent entre eux, Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux; Vous m'avez fait vieillir puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.

· · ·

«Sitôt que votre souffle a rempli le berger, Les hommes se sont dit: Il nous est étranger; Et leurs yeux se baissaient devant mes yeux de flamme, Car ils venaient, hélas! d'y voir plus que mon âme. J'ai vu l'amour s'éteindre et l'amitié tarir, Les vierges se voilaient et craignaient de mourir. M'enveloppant alors de la colonne noire, J'ai marché devant tous, triste et seul dans ma gloire, Et j'ai dit dans mon coeur: Que vouloir à présent? Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant, Ma main laisse l'effroi sur la main qu'elle touche, L'orage est dans ma voix, l'éclair est sur ma bouche; Aussi, loin de m'aimer, voilà qu'ils tremblent tous, Et, quand j'ouvre les bras, on tombe à mes genoux. Ô Seigneur! j'ai vécu puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.»

· · ·

«Or le peuple attendait, et, craignant son courroux, Priait sans regarder le mont du Dieu jaloux; Car, s'il levait les yeux, les flancs noirs du nuage Roulaient et redoublaient les foudres de l'orage, Et le feu des éclairs, aveuglant les regards, Enchaînait tous les fronts courbés de toutes parts. Bientôt le haut des monts reparut sans Moïse.-- Il fut pleuré.--Marchant vers la terre promise, Josué s'avançait pensif et pâlissant, Car il était déjà l'élu du Tout-Puissant.»

Écrit en 1822.

Que dire après un pareil début?

Qu'un grand poëte vient de naître;

Que ce poëte ne ressemble à personne;

Que les sentiments exprimés dans son poëme sont aussi neufs que grandioses;

Que la mélancolie du génie qui fait subir sa solitude à un grand homme n'a jamais trouvé ni un pareil type ni une expression si neuve et si excentrique;

Que les vers sont dignes du stérile Nébo, et que l'éternel Jéhova les a inspirés comme il les a entendus retentir dans les échos sonores du désert.

Toutes les oreilles capables de les supporter en restèrent retentissantes. Quant à moi, je ne pus jamais les oublier. Byron n'avait rien de plus désespéré; Hugo, rien de plus stoïque; Moïse semblait avoir ressuscité pour se plaindre de sa grandeur. Vigny laissa se prolonger pendant toute sa vie ce retentissement de sa grande âme. Sa mère se réjouit d'avoir porté, dans l'exil de Babylone, l'enfant qui réveillait sa patrie par des accents si sacrés.