‹ Cours familier de Littérature - Volume 16Chapitre 75 sur 112 · XI.

XI.

Éloa, dans le mystère de M. de Vigny, est née d'une larme de Jésus-Christ qu'il pleura du premier mouvement sur Lazare en apprenant sa mort et en venant le ressusciter pour ses soeurs. Cela ne ressemble guère à M. Renan, mais l'imagination sera toujours du côté du coeur. Cette origine d'Éloa, quoique un peu précieuse et affectée, était poétique et religieuse à la fois. Tout le monde, las de douter, s'efforçait de croire. Donner pour base à un beau poëme la première larme de compassion divine versée par un ami divin sur la mort d'un ami humain, larme si douce au Dieu des mondes qu'il la recueille, la divinise et l'anime en la faisant la première soeur des anges, c'était être dans le coeur du nouveau siècle.

Éloa, accueillie dans la famille angélique par l'entremise des esprits supérieurs, apprend d'eux que les anges tombent et que Lucifer, le plus beau d'entre eux, habite loin d'eux l'enfer. La Pitié dont elle est née la trouble et l'envahit; elle ne peut être heureuse si un être et le plus beau des êtres souffre; elle s'agite, s'enfuit du firmament et pénètre dans les bas lieux où languit Lucifer, son invisible souci.

.............................................. .............................................. «Souvent parmi les monts qui dominent la terre S'ouvre un puits naturel, profond et solitaire; L'eau qui tombe du ciel s'y garde, obscur miroir Où, dans le jour, on voit les étoiles du soir. Là, quand la villageoise a, sous la corde agile, De l'urne, au fond des eaux, plongé la frêle argile, Elle y demeure oisive, et contemple longtemps Ce magique tableau des astres éclatants, Qui semble orner son front, dans l'onde souterraine, D'un bandeau qu'envieraient les cheveux d'une reine. Telle, au fond du Chaos qu'observaient ses beaux yeux, La Vierge, en se penchant, croyait voir d'autres Cieux. Ses regards, éblouis par des Soleils sans nombre, N'apercevaient d'abord qu'un abîme et que l'ombre, Mais elle y vit bientôt des feux errants et bleus Tels que des froids marais les éclairs onduleux; Ils fuyaient, revenaient, puis s'échappaient encore; Chaque étoile semblait poursuivre un météore; Et l'Ange, en souriant au spectacle étranger, Suivait des yeux leur vol circulaire et léger. Bientôt il lui sembla qu'une pure harmonie Sortait de chaque flamme à l'autre flamme unie: Tel est le choc plaintif et le son vague et clair Des cristaux suspendus au passage de l'air, Pour que, dans son palais, la jeune Italienne S'endorme en écoutant la harpe éolienne. Ce bruit lointain devint un chant surnaturel, Qui parut s'approcher de la fille du Ciel; Et ces feux réunis furent comme l'aurore D'un jour inespéré qui semblait près d'éclore. À sa lueur de rose un nuage embaumé Montait en longs détours dans un air enflammé, Puis lentement forma sa couche d'ambroisie, Pareille à ces divans où dort la molle Asie. Là, comme un Ange assis, jeune, triste et charmant, Une forme céleste apparut vaguement.

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«Quelquefois un enfant de la Clyde écumeuse, En bondissant parcourt sa montagne brumeuse, Et chasse un daim léger que son cor étonna, Des glaciers de l'Arven aux brouillards du Crona, Franchit les rocs mousseux, dans les gouffres s'élance, Pour passer le torrent aux arbres se balance, Tombe avec un pied sûr, et s'ouvre des chemins Jusqu'à la neige encor vierge des pas humains. Mais bientôt, s'égarant au milieu des nuages, Il cherche les sentiers voilés par les orages; Là, sous un arc-en-ciel qui couronne les eaux, S'il a vu, dans la nue et ses vagues réseaux, Passer le plaid léger d'une Écossaise errante, Et s'il entend sa voix dans les échos mourante, Il s'arrête enchanté, car il croit que ses yeux Viennent d'apercevoir la soeur de ses aïeux, Qui va faire frémir, ombre encore amoureuse, Sous ses doigts transparents la harpe vaporeuse; Il cherche alors comment Ossian la nomma, Et, debout sur sa roche, appelle Évir-Coma.

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«Non moins belle apparut, mais non moins incertaine, De l'Ange ténébreux la forme encor lointaine, Et des enchantements non moins délicieux De la Vierge céleste occupèrent les yeux. Comme un cygne endormi qui seul, loin de la rive, Livre son aile blanche à l'onde fugitive, Le jeune homme inconnu mollement s'appuyait Sur ce lit de vapeurs qui sous ses bras fuyait. Sa robe était de pourpre, et, flamboyante ou pâle, Enchantait les regards des teintes de l'opale. Ses cheveux étaient noirs, mais pressés d'un bandeau; C'était une couronne ou peut-être un fardeau: L'or en était vivant comme ces feux mystiques Qui, tournoyants, brûlaient sur les trépieds antiques. Son aile était ployée, et sa faible couleur De la brume des soirs imitait la pâleur. Des diamants nombreux rayonnent avec grâce Sur ses pieds délicats qu'un cercle d'or embrasse; Mollement entourés d'anneaux mystérieux, Ses bras et tous ses doigts éblouissent les yeux. Il agite sa main d'un sceptre d'or armée, Comme un roi qui d'un mont voit passer son armée, Et, craignant que ses voeux ne s'accomplissent pas, D'un geste impatient accuse tous ses pas. Son front est inquiet; mais son regard s'abaisse, Soit que, sachant des yeux la force enchanteresse, Il veuille ne montrer d'abord que par degrés Leurs rayons caressants encor mal assurés, Soit qu'il redoute aussi l'involontaire flamme Qui dans un seul regard révèle l'âme à l'âme. Tel que dans la forêt le doux vent du matin Commence ses soupirs par un bruit incertain Qui réveille la terre et fait palpiter l'onde; Élevant lentement sa voix douce et profonde, Et prenant un accent triste comme un adieu, Voici les mots qu'il dit à la fille de Dieu.»

Lucifer fait à Éloa la séduisante confidence de son prétendu crime et de sa disgrâce. Je suis l'amour, dit-il, le complément des êtres; il décrit merveilleusement les délices qu'il leur donne. Éloa est attendrie et charmée. Elle passe au parti de l'ange de l'amour, son amant. Elle l'aime.

«Éloa sans parler disait: Je suis à toi! Et l'ange de la nuit dit tout bas: Sois à moi!»

Ils s'aiment, elle tombe dans son sein; il lui révèle alors d'un mot cruel qu'il est Satan, et qu'il triomphe de l'avoir perdue!