XIV.
Or nous, à notre tour, examinons la pensée de l'oeuvre et l'idée elle-même.
Il y avait à Londres, peu d'années avant la révolution, un jeune homme d'une méchante nature, d'une profonde immoralité, et d'une immoralité naturelle qui s'appelle ingratitude; il annonçait de plus un certain talent d'écrivain et de poëte. Il s'appelait Chatterton. Lisez les mémoires du temps, vous verrez sa conduite. Nous n'avons heureusement pas en France de nature aussi perverse (le crime en dehors), mais il y a des cas où le vice vaut le crime. Il cherche des bienfaiteurs, il en trouve et il écrit contre eux. Enfin, discrédité par son odieux renversement de coeur et d'esprit, il finit par s'adresser à un riche bourgeois de la Cité, qui lui offre une place de valet de chambre dans sa maison avec de bons appointements. L'offre était sincère, Chatterton s'indigne; son orgueil se révolte contre la servilité apparente d'un emploi qui exige fidélité, attachement et vertu. Il prend cette offre pour une insulte; il rentre humilié chez lui, et se brûle la cervelle d'un coup de pistolet pour se punir de ses fautes et pour se venger par le suicide d'une société qui ne veut pas le privilégier sur ses semblables, et qui exige non-seulement des services, mais de l'honneur dans tous ceux qu'elle fait vivre. Ce coup de pistolet retentit comme une accusation contre le monde. On remonte à la cause, on trouve au fond l'orgueil d'un grand homme dans l'âme d'un misérable. Le rideau tombé, les actes se dévoilent, ils font horreur aux bons sentiments; mais comme l'Angleterre, pays de la liberté individuelle et audacieuse, est en même temps le pays du paradoxe, une partie de l'opinion des jeunes gens et des femmes se laisse prendre à l'amorce du coup de pistolet et fait de Chatterton un martyr de génie et de vertu. Martyr de génie! il n'y a qu'à lire ses vers. Martyr de vertu! il n'y a qu'à lire sa vie.
C'est l'anathème de la prétention.