‹ Cours familier de Littérature - Volume 16Chapitre 84 sur 112 · V.

V.

Pendant que je me suis trouvé, malgré moi, presque dictateur en France, et chargé de fonder de bonne foi le gouvernement républicain de mon pays, je me suis presque tous les jours posé cette redoutable question: «Faut-il dissoudre l'armée (ce qui nous était possible)? et, une fois dissoute, comment la recomposer pour qu'elle préserve à la fois le territoire et la liberté?»

Ma première pensée fut, non pas de la réduire, c'eût été trahir la patrie, mais de la faire plus départementale que nationale, c'est-à-dire de la diviser organiquement en quelques grands corps recrutés dans certaines zones départementales du pays, y résidant toujours sous l'influence de l'opinion locale et sous le commandement de généraux pris, autant que possible, dans les mêmes provinces, de peur que l'ascendant naturel d'un _Auguste_ popularisé par le nom de _César_ ne pût disposer de l'armée entière et rétablir l'empire, oeuvre des soldats, au lieu de la république ou de la monarchie tempérée, oeuvre des citoyens.--Les raisons que je me donnais à moi-même pour cette organisation de nos forces étaient puissantes. Une considération m'arrêta: je savais bien que le parti républicain extrême, tout-puissant alors, me seconderait, et que nous l'emporterions aisément dans les conseils. Mais que devenait l'unité de l'armée? Et sans l'unité que devenaient la force et la discipline?--J'y renonçai avec regret, et je préférai consciencieusement laisser courir à la France les _hasards césariens_, qui, de trois choses, en sauvaient deux, le sol et l'armée, et qui ne laissaient qu'une troisième chose en souffrance, la liberté intérieure. Ai-je bien ou mal raisonné? Le temps nous le dira.