‹ Cours familier de Littérature - Volume 17Chapitre 28 sur 93 · XII.

XII.

Mme de Staël, qui était allée à Pise marier sa fille avec M. le duc de Broglie, écrivait à la comtesse des lettres empreintes du même embarras que Sismondi:

«Pise, 20 décembre 1815.

«Combien je vous remercie, madame, de votre inépuisable bonté!... J'espère que le duc de Broglie pourra être ici le 1er de février; alors nous irons tous à vos pieds, et je sortirai de mon exil de Pise. La princesse Rospigliosi, qui vous connaît et qui vous admire, est en femmes la seule avec qui j'aime à causer. Il y a deux ou trois hommes d'esprit et de sens: du reste, c'est une ignorance dans les nobles dont je ne me faisais pas l'idée. Vous dites avec raison qu'on est aussi libre ici que dans une république. Certainement, si la liberté est une chose négative, il ne s'y fait aucun mal quelconque; mais où est l'émulation, où est le mobile de la distinction dans les hommes? Je croirais avec vous que c'est un grand bonheur pour le monde que l'affranchissement de Bonaparte, et qu'un peu de bêtise dont on est assez généralement menacé vaut mieux que la tyrannie; mais la France, la France, dans quel état elle est! Et quelle bizarre idée de lui donner un gouvernement qui a de bien nombreux ennemis, en ôtant à ce pauvre bon roi qu'on lui fait prendre tous les moyens de se faire aimer, car les contributions et les troupes étrangères se confondent avec les Bourbons, quoiqu'ils en soient à beaucoup d'égards très-affligés! J'ai dit, quand à Paris la nouvelle de cet affreux débarquement de Bonaparte m'est arrivée: «S'il triomphe, c'en est fait de toute liberté en France; s'il est battu, c'en est fait de toute indépendance,» N'avais-je pas raison? Et ce débarquement, à qui s'en prendre? Se pouvait-il que l'armée tirât sur un général qui l'avait menée vingt années à la victoire? Pourquoi l'exposer à cette situation? Et pourquoi punir si sévèrement la France des fautes qu'on lui a fait commettre? J'aurais plutôt conçu le ressentiment en 1814 qu'en 1815; mais alors on craignait encore le colosse abattu, et après Waterloo c'en était fait. Voilà ma pensée tout entière... Ai-je raison? C'est à votre noble impartialité que j'en appelle. J'aurai beaucoup de plaisir à revoir M. et Mme de Luchesini, mais rien n'égalera celui que je sentirai près de vous. Mille respects.

«N. DE STAËL.»

Mme d'Albany, toujours sensée et modérée dans son hostilité, ne comprenait plus rien à ces inconséquences. Son salon, rouvert avec la paix, accueillait tous les voyageurs intéressants qui briguaient l'honneur de la voir. Ce fut alors qu'en 1820 j'y fus moi-même introduit par le comte _Gino Capponi_, qui vit encore; c'était l'homme de l'Italie sagement libérale.

M. de Reumont me cite dans la liste de ces adorateurs du génie, de la gloire, de la renommée. «C'est la duchesse de Devonshire, la plus belle et la plus riche des Anglaises, avec laquelle j'étais lié, et qui me mentionne dans son testament d'amitié peu d'années après; l'excellent cardinal Consalvi, ministre du coeur de Pie VII; lord Byron; Hoblouse, son ami; Thomas _Moore_, le poëte de l'Inde; lord Russell, qui gouverne encore aujourd'hui l'Angleterre; Lamartine, ajoute l'historien, non plus timide et tremblant, comme en 1811, mais levant déjà son front inspiré, et lisant à ce noble auditoire les strophes mélodieuses qui allaient renouveler la poésie en France.»

Ce salon était un sommet serein de la pensée qui réapparaissait au-dessus des flots. On se sentait illustré en y posant le pied. La renommée est un prestige. On croyait y participer en adorant de près et familièrement la place où, en s'éteignant, elle avait laissé la plus belle et la plus chère moitié d'elle même. On croyait sérieusement alors qu'_Alfieri_ était mort grand homme. En se faisant illusion à soi-même, il l'avait fait aux autres. Tels étaient les sentiments dont j'étais animé à son égard et à l'égard de Mme d'Albany. J'étais encore à l'âge des belles illusions. Je serais entré à Ferney, que je n'aurais pas cherché avec plus de respect les traces encore chaudes du génie très-réel de Voltaire. J'éteignais le bruit de mes pas sur chaque marche de l'escalier pour ne pas éveiller l'ombre de ce soi-disant poëte.

Mme d'Albany recevait avec grâce et bonté ces hommages qui la relevaient à ses propres yeux.

Le 24 janvier 1824, elle s'éteignit aux premiers rayons de l'aurore. Elle n'avait point paru gravement malade. Elle mourut tout entière. Elle avait reçu avec décence les secours spirituels de la religion; son testament était en faveur de Fabre. Ses legs, soigneusement spécifiés, étaient le registre de ses amitiés. Sa mère, qui vivait encore, la duchesse de Berwik, sa soeur aînée, y eurent les principales parts. Fabre, après avoir accompli tout ce qu'il devait à son amie et à la ville de Florence, obtint du prince l'autorisation de se retirer, avec tous ses trésors d'art et de littérature, dans la patrie de son enfance; il vint mourir à Montpellier, se faisant de sa ville natale une famille, et léguant son nom au musée qu'il y forma, en sanctifiant ainsi sa bonne fortune. Ainsi la mort seule dénoua ce drame et congédia les trois acteurs. Alfieri ne laissa pas une oeuvre mais un nom; Mme d'Albany alla dormir à l'ombre de ce nom dans le mausolée de son amant. Fabre, comme un personnage épisodique, disparut humblement dans l'obscurité de sa ville des Gaules, et tout fut dit.