‹ Cours familier de Littérature - Volume 17Chapitre 30 sur 93 · XIV.

XIV.

Quant à Alfieri lui-même, nous avons son portrait par Fabre, au milieu de ses années. Sa taille était gigantesque comme sa prétention; il avait plus de six pieds. Ses traits correspondant à cette majesté du corps, un front haut et droit, un oeil vaste, encaissé profondément dans une arcade creuse et sévère; un nez droit bien dessiné, surmontant une bouche dédaigneuse; un tour de visage maigre et dur; des cheveux touffus et longs, couleur de feu, comme ceux d'un Apollon des Alpes, qu'il rejetait en arrière, tantôt enfermés dans un ruban, tantôt flottant et épars sur le collet de son habit: cheveux rouges qu'on ne rencontre jamais en Italie, mais qui sont le signe des races étrangères et la marque naturelle de l'homme du Nord, l'Anglais, l'Allobroge, le Piémontais teint de Savoyard. Sa physionomie, frappant au premier aspect, avait quelque chose de sauvage, qui étonnait mais n'attirait pas. Mais, en totalité, il pouvait avoir paru beau dans sa jeunesse à une femme transplantée en Italie, qui cherchait la forme de la force dans un protecteur de sa faiblesse. C'est par là qu'il avoit dû plaire à cette jeune et vive Allemande rencontrée au bord de l'Arno et intimidée par un vieux mari. Les disgrâces et les événements avaient fait le reste. L'amour d'un géant est l'attrait de la faiblesse. Mais Alfieri n'avait ni charme, ni grâce, ni douceur: on l'aimait par surprise, on continuait de l'aimer par crainte; on se figurait que la force de ses traits était une marque de la force de son génie, et que ce génie était démesuré comme son corps... Ce génie n'était qu'imaginaire; on n'osait pas en douter tout haut, on se résignait tout bas à son erreur. Tel fut évidemment le secret de son ascendant sur la comtesse d'Albany tant qu'il vécut, et de l'espèce de culte ostensible qu'elle lui rendit jusqu'après sa mort, en voulant lui bâtir un monument à deux. Mais longtemps avant sa mort il était remplacé dans le coeur de Mme d'Albany. Tout cet attachement poétique n'était que respect pour soi-même et convenance envers le monde.

Cet homme vivait solitaire entre ses livres, sa plume et ses chevaux, signe de noblesse. Ce pédantisme _équestre_ l'isolait du monde. Il n'avait de séve que dans ses prétentions tout à fait fausses pour sa robe de citoyen romain et de tragique italien moderne. À quarante ans il se sentait vieux et usé, comme s'il eût assez de ce petit nombre d'années pour dévider l'existence infinie d'un _Sophocle_, d'un _Racine_ ou d'un _Voltaire_. Il était né vieux; toute sa vie est d'un vieillard. Il ne lui reste à quarante-deux ans que des mots dans la tête; il se met à traduire, ne pouvant plus rien composer.