V.
Son frère lui ayant dérobé ses habits pendant qu'il était absent, il s'indigna et partit sans dessein pour Pise. Il y arriva sans argent, mais déjà riche par le progrès qu'il avait fait à Florence dans l'orfévrerie et dans les lettres; il ne doutait de rien; la Providence servit le hasard.
«Je m'arrêtai, dit-il, près du pont du Milieu, vis-à-vis la boutique d'un orfévre, pour contempler son travail. Bientôt il me demanda qui j'étais, et quelle était ma profession. Je lui dis que j'étais garçon orfévre. Hé bien, me répondit-il, entrez dans ma boutique et travaillez avec moi; je vois à votre mine que vous êtes un honnête garçon. Il me mit aussitôt de l'or et de l'argent entre les mains, et, quand la journée fut finie, il me conduisit à sa maison, où il vivait honnêtement avec une femme fort belle et ses enfants. Songeant au chagrin que ma fuite pourrait causer à mon père, je lui écrivis que j'étais placé chez un homme de bien, qui s'appelait maître Olivier _della Chiostra_; que nous faisions de fort belles pièces d'orfévrerie; qu'il fût bien tranquille, parce que mes progrès dans mon état lui seraient un jour honorables et utiles. J'eus bientôt sa réponse: «Mon cher fils, me disait-il, l'amour que je te porte est si grand qu'il me semble avoir perdu la lumière depuis que je ne te vois plus, et que je ne puis te donner mes instructions ordinaires; mais mon honneur, qui est ce que j'ai de plus cher au monde, m'empêche de me rendre auprès de toi.» Sa lettre tomba entre les mains de mon maître, qui la lut secrètement, et qui me l'avoua ensuite, en me disant: «Mon cher Benvenuto, votre air ne m'a pas trompé, et j'en suis convaincu par la lettre de votre père, qui me paraît un bien honnête homme. Ainsi regardez-vous dans ma maison comme dans la sienne.»
Étant à Pise, j'allai visiter le _Campo Santo_[5]. J'y trouvai, ainsi qu'en d'autres endroits de la ville, des antiques que j'allais copier dans mes heures de loisir; et mon maître, qui venait souvent me visiter dans ma chambre, prenait tant de plaisir à voir que mon temps était bien employé, qu'il me regardait comme son propre fils.
[Note 5: On y voit beaucoup de monuments de marbre, et de peintures de Cimabue et du Giotto. Le cimetière y est plein de terre apportée de Jérusalem.]
Pendant l'année que je restai avec lui, mes progrès furent si rapides, et je fis de si beaux ouvrages, que je voulus me mettre en état d'en faire encore de plus beaux. Cependant mon père m'écrivait des lettres à me fendre le coeur; il me priait de retourner auprès de lui, et me recommandait surtout de ne pas négliger de jouer de la flûte, talent qu'il m'avait donné avec tant de peine. C'est là ce qui me faisait perdre l'envie de contenter ses désirs, tant j'avais en horreur ce _maudit flûter_. Je crus être en paradis cette année entière que je passai à Pise, où il ne me vint jamais en fantaisie d'en jouer une seule fois. À la fin de l'an, mon maître eut besoin d'aller à Florence, pour y vendre des balayures d'or et d'argent qu'il avait amassées; et, comme le mauvais air de Pise m'avait donné la fièvre, je l'y accompagnai. Mon père ne cessait de le prier de ne point me ramener à Pise. Je restai auprès de lui environ deux mois, malade, obligé de garder le lit. Il me prodigua de si tendres soins que je guéris enfin. Il me répétait sans cesse, en me tâtant le pouls, car il s'entendait un peu en médecine, qu'il lui semblait que je ne serais jamais en assez bonne santé pour m'entendre jouer de la flûte; et, quand mon pouls ne répondait pas à ses désirs, il me quittait en versant des larmes; si bien qu'un jour, désespéré de son chagrin, je priai une de mes soeurs de m'apporter ma flûte, persuadé que, le jeu de cet instrument étant peu fatigant, je n'en serais pas plus malade. J'en jouai si parfaitement que mon père, arrivant à l'improviste, me bénit mille fois, m'assurant que j'avais fait de grands progrès pendant mon absence, et me conjurant de continuer, de ne pas négliger un si beau talent. Quand je fus guéri, j'allai travailler chez mon ancien maître, l'orfévre _Marcone_; il me donnait assez à gagner, et j'aidais toute ma famille.
Dans ce temps-là arriva à Florence un sculpteur appelé Pierre _Torrigiani_[6], venant d'Angleterre, où il était resté plusieurs années. Il était fort lié avec mon maître, et le visitait tous les jours. Lorsqu'il vit mes dessins et mes ouvrages: Étant venu à Florence, me dit-il, pour engager de jeunes artistes, et votre manière de travailler étant plus d'un sculpteur que d'un orfévre, venez m'aider à faire de grands ouvrages de bronze, que le roi d'Angleterre m'a commandés, et votre fortune sera bientôt faite. Cet homme était de belle taille, fort avantageux; il avoit plus l'air d'un guerrier que d'un artiste. Sa voix était éclatante, ses gestes hardis; il fronçait les sourcils à faire peur, et il nous parlait tous les jours des manières libres avec lesquelles il traitait ces ignorants d'Anglais.
[Note 6: Ayant fait en Espagne une Vierge qu'on voulut mal lui payer, il la brisa à coups de marteau; ce qui le fit mettre dans les prisons de l'Inquisition, où il se laissa mourir de faim pour n'être pas brûlé.]
À ce propos, on vint à parler de Michel-Ange _Buonaroti_; et ce qui en fut le motif, ce fut un dessin que j'avais fait sur un carton de cet homme divin.
Ce carton fut le premier ouvrage où il fit voir son admirable talent. Le grand _Léonard de Vinci_ en faisait un autre de son côté, et les deux compositions devaient orner le palais de la Seigneurie. Elles représentaient la ville de Pise assiégée par les Florentins: celui de Léonard offrait un combat de cavalerie, divinement travaillé, et celui de Michel-Ange un grand nombre de fantassins qui se baignaient dans l'Arno, et qui, au cri d'alerte, couraient aux armes, à demi nus, avec de si beaux gestes et de si belles postures, que ni les anciens, ni les modernes n'avaient jusque-là rien imaginé qui pût l'égaler. Ces deux cartons restèrent, l'un dans le palais Médicis, et l'autre dans la galerie du Pape. Tant qu'ils furent exposés, ils furent l'école de tous les artistes du monde. Cet ouvrage fut cause que le divin _Michel-Ange_ fut chargé de faire la grande chapelle du pape Jules, dont il n'acheva que la moitié, son talent, depuis, ne pouvant répondre à celui de ses premières études.
Mais retournons à _Torrigiani_, qui, mon dessin à la main, parla de la sorte: Nous allions, Michel-Ange et moi, dessiner, encore enfants l'un et l'autre, à l'église _del Carmine_ dans la chapelle de _Mazaccio_[7]. Il se plaisait à se moquer de tous ceux qui travaillaient avec lui. Un jour mon tour étant venu d'être le sujet de ses plaisanteries, je me mis si fort en colère, et je lui donnai un coup de poing si serré sur la figure, que je sentis l'os et les tendons de son nez fléchir sous ma main, comme un cornet, et qu'il en restera marqué toute sa vie[8]. Ces paroles me donnèrent tant d'aversion pour ce _Torrigiani_, à cause de l'admiration que j'avais pour Michel-Ange, que, bien loin d'avoir le désir de le suivre en Angleterre, je ne pouvais souffrir de le voir.
[Note 7: Cet artiste fut un des fondateurs de l'École italienne dans le onzième siècle.]
[Note 8: Michel-Ange avait en effet le nez de côté. _Voyez_ sa Vie.]
Je ne cessai, à Florence, de m'appliquer à la manière de ce grand maître, et je ne m'en suis jamais écarté. J'étais alors lié de la plus étroite amitié avec un jeune homme de mon âge, qui était garçon orfévre, et s'appelait François, fils de Philippe, _Fra Philippi_, très-excellent peintre. Nous ne nous quittions jamais ni nuit ni jour. Sa maison était remplie de belles études faites par son père, et de plusieurs livres de dessins d'après l'antique, que nous y copiions. Cette occupation dura deux ans. Dans ce temps-là, j'achevai un ouvrage d'argent en bas-relief, grand comme la main d'un enfant. Il servait à fermer la ceinture d'un homme, selon l'usage d'alors. J'y avais gravé des feuillages faits à l'antique, avec de petits amours et d'autres ornements. Cet ouvrage, que je fabriquai dans l'atelier d'un certain François _Salimberi_, me donna une grande réputation; et comme la fureur qu'avait mon père de me faire jouer de la flûte m'avait mis en colère contre lui, je dis un jour à un jeune homme de mes amis, nommé Jean-Baptiste dit _le Tasse_, graveur en bois: Tu as plus de langue que de coeur. Oui, me dit-il, je suis également fort en courroux contre ma mère; et si j'avais de l'argent, j'irais à Rome, et j'abandonnerais ma boutique. À cela ne tienne, lui répondis-je; j'ai assez d'argent pour toi et pour moi. Pendant cet entretien, nous nous trouvâmes tous les deux à la porte Saint-Pierre, sans nous en être aperçus. Tiens, dis-je au Tasse, c'est Dieu qui nous a conduits à cette porte qui mène à Rome! Il me semble que j'ai déjà fait la moitié du chemin. D'accord sur ce point, nous nous disions en marchant: Que vont dire, ce soir, nos vieux parents? Nous nous jurâmes alors de ne plus parler d'eux que nous ne fussions à Rome; et attachant nos tabliers derrière le dos, nous arrivâmes à Sienne sans ouvrir la bouche. Quand nous y fûmes, mon compagnon de voyage me dit qu'il s'était fait mal au pied, et me pria de lui prêter un peu d'argent pour retourner à Florence: il ne m'en reste pas assez, lui dis-je, pour continuer ma route, et je t'engage à me suivre. Si tu as mal au pied, nous trouverons un cheval, et alors tu n'auras plus d'excuse pour retourner à Florence.
Ayant donc loué un cheval, je repris mon chemin vers Rome. _Le Tasse_, me voyant résolu, ne cessait de murmurer, et me suivait en boitant et à pas fort lents. Enfin, lorsque je fus sorti de Sienne, j'eus pitié de lui; je l'attendis et je le mis en croupe sur mon cheval, en lui disant: Nos amis se seraient trop moqués de nous si, partis pour Rome, nous n'avions pu aller au-delà de Sienne. Tu dis la vérité, me répondit-il; et comme il était fort gai, il se mit à rire et à chanter; et en riant et en chantant, nous arrivâmes à Rome.
J'avais alors dix-neuf ans commencés avec le siècle. Je me mis aussitôt en boutique, chez un maître dont le nom était _le Firenzole de Lombardie_, orfévre fort habile. Lui ayant montré quelques modèles que j'avais faits à Florence, chez _Salimberi_, mon travail lui fut agréable, et il dit à un garçon qu'il avait avec lui, comme moi Florentin, appelé _Gianotto Gianotti_: Il est de ces Florentins qui savent, et toi de ceux qui ne savent pas! Alors je reconnus _Gianotto_, et je voulus l'embrasser, parce que nous avions longtemps vécu et travaillé ensemble à Florence; mais il fut si piqué des paroles de son maître, qu'il dit qu'il ne me connaissait pas.
--_Gianotto_, lui répondis-je, rempli d'indignation, peu m'importe que tu me reconnaisses ou non. J'espère que mon travail n'aura pas besoin de toi pour témoigner qui je suis. À ces paroles, le maître, qui était un homme franc et loyal, se tournant vers _Gianotto_: N'as-tu pas honte, lui dit-il, de renier ton camarade? Et me regardant ensuite: Entre dans ma boutique, ajouta-t-il, et fais-moi voir ce que tu dis être en état de faire; et en même temps il me chargea d'un bel ouvrage d'argent, commandé par un cardinal. C'était un petit coffre, d'après le dessin de celui de porphyre qui est devant la porte de la Rotonde: je l'enrichis de si belles figures que mon maître le vantait partout comme une pièce qui faisait beaucoup d'honneur à sa boutique. Il devait servir de socle à une salière pour la table du cardinal. Cet ouvrage fut le premier qui m'apporta quelque profit à Rome. Une partie de mon gain fut envoyée à mon père, et l'autre me servit à vivre libre, pour pouvoir dessiner des morceaux d'antiquité, jusqu'à ce que, ma bourse étant vide, je fus obligé de me remettre en boutique pour me procurer un nouveau gain.
Mon compagnon Baptiste retourna bientôt à Florence; et quand j'eus achevé des ouvrages qu'on m'avait donnés à faire, j'eus la fantaisie de changer de maître, et je m'engageai avec un certain Milanais appelé maître _Pagalo Arsago_. _Firenzola_ eut à ce sujet une grande querelle avec lui, et lui tint, en ma présence, mille propos injurieux; mais je pris sa défense, en disant que j'étais né libre, que je voulais vivre de même, et travailler chez qui je voudrais, pourvu que je ne fisse tort à personne; que je m'étais d'ailleurs acquitté avec lui.
_Arsago_ ajouta qu'il ne m'avait point appelé, et que je pouvais rester où il me plairait. Fort bien, dit _Firenzola_, je ne lui demande rien; mais que je ne le voie de ma vie. Alors je lui demandai de l'argent qu'il me devait: mais sa réponse fut de se moquer de moi. Hé bien, sachez, lui dis-je, que si j'ai su me servir de mes outils pour faire les ouvrages que vous m'avez commandés, je saurai me servir de mon épée pour me les faire payer. Ces paroles furent entendues par _Antoine de Saint-Marin_, le premier orfévre de Rome. Il écouta mes raisons, prit ma défense, et me fit payer. La querelle fut assez vive, car _Firenzola_ était un ferrailleur; mais j'avais pour moi la justice, appuyée par mon courage. Nous fûmes amis depuis, et je fus parrain de l'un de ses enfants.
Je gagnai beaucoup d'argent avec _Arsago_, et j'en envoyais toujours une partie à mon père. Au bout de deux ans, je retournai à Florence à sa prière, et je me plaçai de nouveau chez _Salimberi_, auprès duquel je faisais bien mes affaires. Je repris mes liaisons avec François _di Philippo_; car ma maudite flûte me laissait toujours quelques moments de nuit et de jour pour dessiner. Je fis dans ce temps-là une boucle d'argent qui fermait une ceinture large de trois doigts, dont se paraient les nouvelles mariées. Elle était ornée de petites figures à demi-relief; et quoiqu'elle me fût mal payée, l'honneur que me fit cet ouvrage fut au-dessus du prix de sa façon.