‹ Cours familier de Littérature - Volume 17Chapitre 39 sur 93 · VIII.

VIII.

Cependant sa renommée de bravoure le fait rechercher par la grande famille des _Colonna_, amie des Médicis, à l'époque où le connétable de Bourbon vient assiéger Rome. Les _bravi_, espèce de héros volontaires, faisaient alors le nerf des guerres italiennes. Le pape menacé accepte le secours de Benvenuto et d'une compagnie de cinquante _bravi_ enrégimentés et soldés par les Colonna. Instruit et exercé dans l'art, encore récent, de l'artillerie, Benvenuto s'enferme dans le château Saint-Ange, citadelle des papes attenante au Vatican.

Le connétable de Bourbon était déjà aux portes de la ville. Nous nous portons, dit Benvenuto, au _Campo Santo_ (cimetière), et de là nous vîmes l'armée du connétable qui faisait ses efforts pour pénétrer dans la ville de ce côté-là. Il avait déjà perdu plusieurs de ses gens, et le combat y était terrible. Je me tournai alors vers Alexandre, c'était le nom de Delbène, et je lui dis: Allons-nous-en, car il n'y a pas de remède. Vous voyez que les uns montent d'un côté, et que ceux-ci fuient de l'autre. Alexandre, effrayé, me répondit: Plût à Dieu que nous ne fussions pas venus ici! Cependant, repris-je, puisque vous m'y avez amené, je veux faire un coup de ma façon: je tournai alors mon arquebuse vers l'endroit où le combat était le plus animé, et je visai un homme qui était plus élevé que les autres. J'ignore s'il était à pied ou à cheval, à cause de la fumée qui m'empêchait de distinguer les objets bien nettement. Je dis ensuite à Alexandre et aux deux autres d'apprêter leurs armes, et je les postai de manière qu'on ne pouvait les atteindre du dehors. Après que nous eûmes fait notre feu, je me haussai sur la muraille, et je vis parmi les ennemis un tumulte extraordinaire; c'est que le connétable était tombé sous nos coups, comme nous l'apprîmes dans la suite. Étant sortis de là, nous nous en allâmes à travers le _Campo Santo_, et l'église de Saint-Pierre; et, par le derrière de celle de Saint-Ange, nous arrivâmes, non sans beaucoup de peine, à la porte du château. Là, _Rienzo_ de _Cerri_ et Laurent _Baglioni_ tuaient tous ceux qui fuyaient devant les ennemis qui étaient déjà entrés dans Rome. Le capitaine du château voulant faire tomber la Sarrasine, nous eûmes le temps de nous y glisser tous les quatre.

Sur-le-champ le capitaine _Pallone de Médicis_ s'empara de moi, parce que j'étais de la maison du pape, et me força de quitter Delbène: ce que je fis malgré moi. J'étais déjà dans le fort, lorsque le pape y entrait par le corridor du château; car il n'avait pas voulu partir plus tôt du palais de Saint-Pierre, ne pouvant s'imaginer que les Impériaux osassent entrer dans Rome.

Bientôt je vis quelques pièces d'artillerie qui étaient sous la garde d'un bombardier de Florence, nommé _Juliano_. Il se désolait de voir, du haut des fortifications, sa pauvre maison saccagée, et sa femme et ses enfants au pouvoir des ennemis: de sorte qu'il n'osait faire son devoir, de peur de tirer sur eux. Il avait jeté sa mèche tout allumée par terre, et se déchirait la figure, en pleurant à chaudes larmes; ce que faisaient aussi les autres bombardiers. À l'aspect de ce désordre, j'appelai à mon aide quelques hommes moins alarmés que ceux-là: prenant ensuite une mèche à la main, je tournai la bouche de quelques pièces où il le fallait, et je mis à bas plusieurs soldats ennemis; sans cela, une partie de ceux qui étaient entrés dans la ville le matin se dirigeait vers le château, et il était possible qu'elle y eût pénétré. J'y faisais un feu continuel; ce qui m'attirait les bénédictions de plusieurs cardinaux et seigneurs qui me regardaient. Enfin, ce jour-là, je sauvai le château, et je vins à bout, par mon exemple, de remettre à l'ouvrage les bombardiers qui s'en éloignaient. Cet exercice m'occupa tout le jour. Le pape ayant nommé le seigneur _Santa-Croce_ chef de son artillerie, il entra dans le fort sur le soir, au moment où l'armée entrait dans Rome par le quartier des Transtéverins. La première opération qu'il fit fut de venir à moi, de me faire beaucoup de caresses, et de me donner cinq bonnes pièces d'artillerie, qui furent placées sur le lieu le plus élevé qu'on appelle l'_Ange_. C'est une plate-forme qui fait le tour du château, d'où l'on voit Rome et les prés de revers. J'eus plusieurs bombardiers sous mes ordres: il m'assigna une paye et des vivres, et me recommanda de continuer comme j'avais commencé.

La nuit venue, et les ennemis entrés dans Rome, moi, qui ai toujours aimé les choses nouvelles, je me plaisais à considérer le désordre d'une ville prise d'assaut, ce que je voyais du point où j'étais, beaucoup mieux que ceux qui étaient dans le château. Je fis jouer mes pièces de canon sans relâche pendant un mois entier que nous fûmes assiégés, et il m'arriva des choses dignes d'être racontées; mais j'en laisserai une partie pour n'être pas long, et ne pas trop m'éloigner de mon sujet principal.