L'ENFANT RÊVEUR.
Abandonnant tout à coup mes jeunes compagnons, j'allais m'asseoir à l'écart pour contempler la nue fugitive, ou entendre la pluie tomber sur le feuillage.
RENÉ.
À MON AMI ***
Où vas-tu, bel enfant? tous les jours je te vois, Au matin, t'échapper par la porte du bois, Et, déjà renonçant aux jeux du premier âge, Chercher dans les taillis un solitaire ombrage; Et le soir, quand, bien tard, nous te croyons perdu, Répondant à regret au signal entendu, Tu reviens lentement par la plus longue allée, La face de cheveux et de larmes voilée. Qu'as-tu fait si longtemps? tu n'as pas dans leurs nids Sous la mère enlevé les petits réunis; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
À M. A.... DE L.... (LAMARTINE).
Ces chantres sont de race divine: ils possèdent le seul talent incontestable dont le Ciel ait fait présent à la terre.
RENÉ.
Ô toi qui sais ce que la terre Enferme de triste aux humains, Qui sais la vie et son mystère, Et qui fréquentes, solitaire, La nuit, d'invisibles chemins;
Toi qui sais l'âme et ses orages, Comme un nocher son élément, Comme un oiseau sait les présages, Comme un pasteur des premiers âges Savait d'abord le firmament;
Qui sais le bruit du lac où tombe Une feuille échappée au bois, Les bruits d'abeille et de colombe, Et l'Océan avec sa trombe, Et le Ciel aux immenses voix;
Qui dans les sphères inconnues, Ou sous les feuillages mouillés, Ou par les montagnes chenues, Ou dans l'azur flottant des nues, Ou par les gazons émaillés,
Pélerin à travers les mondes, Messager que Dieu nous donna, Entends l'alcyon sur les ondes, Ou les soupirs des vierges blondes, Ou l'astre qui chante: Hosanna!
Sais-tu qu'il est dans la vallée, Bien bas à terre, un coeur souffrant, Une pauvre âme en pleurs, voilée, Que ta venue a consolée Et qui sans parler te comprend?
J'aime tes chants, harpe éternelle! Astre divin, cher au malheur, J'aime ta lueur fraternelle! As-tu vu l'ombre de ton aile, Beau cygne, caresser la fleur?
Est-ce assez pour moi que mon âme Frémisse à ton chant inouï; Qu'écoutant tes soupirs de flamme, Comme à l'ami qui la réclame, Dans l'ombre elle réponde: Oui;
Qu'aux voix qu'un vent du soir apporte Elle mêle ton nom tout bas, Et ranime son aile morte À tes rayons si doux..., qu'importe, Hélas! si tu ne le sais pas?
Si dans ta sublime carrière Tu n'es pour elle qu'un soleil Versant au hasard sa lumière, Comme un vainqueur fait la poussière Aux axes de son char vermeil;
Non pas un astre de présage Luisant sur un ciel obscurci, Un pilote au bout du voyage Éclairant exprès le rivage, Un frère, un ange, une âme aussi!
Mais que tu saches qu'à toute heure Je suis là, priant, éploré; Mais qu'un rayon plus doux m'effleure Et plus longtemps sur moi demeure, Je suis heureux... et j'attendrai.
J'attendrai comme un de ces Anges Aux filles des hommes liés Jadis par des amours étranges, Et pour ces profanes mélanges De Dieu quelque temps oubliés.
En vain leurs mortelles compagnes Les comblaient de baisers de miel: Ils erraient seuls par les campagnes, Et montaient, de nuit, les montagnes, Pour revoir de plus près le Ciel;
Et si, plus prompt que la tempête, Un Ange pur, au rameau d'or, Vers un monde ou vers un prophète Volait, rasant du pied la tête Ou de l'Horeb ou du Thabor,
Au noble exilé de sa race Il lançait vite un mot d'adieu, Et, tout suivant des yeux sa trace, L'autre espérait qu'un mot de grâce Irait jusqu'au trône de Dieu.
Que vouliez-vous répondre à ces vers, si ce n'est aimer? Aussi je vous aimais d'une amitié plus tendre que toutes mes amitiés d'enfance.
Vous souvenez-vous de ces heures intimes et bien à nous, où j'allais le matin vous prendre dans votre petit appartement des environs du Luxembourg, vous enlever à votre mère et vous entraîner pour marcher, causer, rêver dans ce jardin adjacent des Capucins, qu'on commençait seulement à niveler pour agrandir le Jardin Royal? Que de confidences amicales et poétiques ne nous sommes-nous pas faites? Que cette longue allée qui suivait de son parapet les terrains fangeux des Capucins n'a entendu de ces confidences de nos âmes, qui sont les pressentiments de hautes actions ou de poésie en faits! Vous étiez plus doux, plus modeste, plus triste que moi dans vos perspectives! Il y avait plus de silence, de résignation, de spiritualisme dans votre attitude que dans la mienne; mon vers avait plus d'écume que le vôtre! J'étais plus âgé et moins lettré que vous; ma poésie ne dépassait pas, dans son ambition, les années où je n'avais qu'elle pour occuper et pour évaporer mes longs loisirs; mais vous vous en souvenez, et, je l'avoue, je rêvais autre chose dès cette époque que des mots cadencés et des soupirs mélodieux! Je croyais me sentir plein d'éloquence à une tribune, mon idéal d'alors, et plein d'héroïsme en face des tyrannies ou des multitudes. D'une main je lançais un peuple, de l'autre main je découvrais ma poitrine et je réprimais une populace victorieuse et domptée, puis je retombais sans me plaindre dans l'humiliation de la misère ou dans le sang de mon échafaud; le plus grand des bonheurs n'est-ce pas l'échafaud pour l'innocent? Mon plus beau rêve fut toujours celui-là! Ce ne fut pas ma faute si je ne l'obtins pas en 1848. Vous avez lu peut-être, quelques années après 1830, et bien des années avant 1848, la prophétie bien imprévoyable alors de lady Stanhope, pendant une nuit d'entretien avec elle dans les solitaires roches de Djioû, où elle me dit: «Je ne sais pas au juste ce qui vous attend à votre retour en Europe, mais quelque chose de grand vous y attend; vous y retournerez, vous y jouerez un rôle élevé mais court, vous rendrez service à vos compatriotes et à l'Europe, puis vous reviendrez chercher un asile comme moi en Syrie, au pic du Liban ou du Taurus. Voilà ce que je vois comme je vous vois: mais derrière ce tronçon de votre existence, ne me demandez plus rien, je n'y vois plus!»
Ceci fut dit en 1832, et imprimé en 1833; dix-sept ans avant les événements de 1848.
Ces éventualités du destin étaient déjà loin dans mes songes. L'homme a des rapports plus multiples et plus lointains qu'il ne pense avec l'avenir. Les prophéties sont naturelles, plus que surnaturelles. Retirez-vous comme lady Stanhope, dans la solitude d'un monde désert, regardez le monde qui passe, et qu'un jeune homme vous apparaisse tout à coup dans une nuit de surprise et d'anxiété; causez une nuit entière avec lui, et vous verrez tout à coup le point de conjonction et la destinée de cet homme avec la destinée de son pays: sauf la date que Dieu s'est réservée, parce que les révolutions sont des horloges détraquées qui avancent ou qui retardent par une circonstance inappréciable à nos faibles intelligences. De même que, dans ce monde matinal, on voit de loin un objet qui s'avance, de même, dans le monde moral, on voit de loin celui qui doit les modifier. Ce n'est point prédire un événement qui n'est pas; c'est dire les rapports de l'homme existant avec l'événement qui n'est pas encore. Ce n'est pas prédiction, c'est prescience.