XIII.
C'est alors, je crois, que vous vous liâtes par l'admiration avec Victor Hugo, seule manière de se lier avec lui; votre liaison eut tous les caractères d'une passion; vous ne quittiez plus la maison; vous étiez comme ces jeunes Orientaux qui ont besoin de diviniser ce qu'ils admirent, et de pousser leur amour jusqu'à une servitude volontaire qui les identifie avec leur idole. Cela dura longtemps, je crois; mais j'en ignore les détails et la fin. Quand je rentrai en France, vous étiez redevenu vous-même. Il vous fallait un Dieu pour ami. Je pense, sans le savoir à fond, que Chateaubriand vieilli, dégoûté, malheureux, consolant et consolé auprès de madame Récamier, devint le vôtre. Cette illustration des grâces d'un siècle était devenue un digne débris de votre culte; c'est là du moins que je vous retrouvai, c'est-à-dire avec Ballanche, les deux Deschamps, Vigny, madame Émile de Girardin, Brifaut, chez madame Récamier, régnant par l'attrait universel sur l'universalité des talents. Je ne voyais pas M. de Chateaubriand, je n'avais fait que lui être présenté comme diplomate pendant qu'il gouvernait notre diplomatie. J'en avais été reçu assez froidement; je n'insistai pas. Je l'admirais comme écrivain d'imagination, comme homme je l'honorais moins. Nos deux ombres ne se mêlèrent pas sur la muraille du même salon. Quant à vous, jeune entre ces deux vieillards, serviteur empêché de ces deux faiblesses, vous me parûtes un jeune Grec dévoué par bon goût à la vieillesse et au génie, entre Platon vieilli et une belle ombre d'Athénienne, recueillant sur les lèvres d'un siècle mourant les traditions du passé et les secrets de l'avenir. Au milieu de cette cour un peu surannée, vous aviez le beau rôle, fidélité désintéressée au passé, affection compatissante au présent, foi muette dans un mystérieux inconnu qui s'approchait sans dire son nom. Je ne vous admirais pas moins là que dans nos premières années.