VII.
Ce volume commence par une des épîtres les plus éthérées de la littérature française. On ne trouve rien de ce ton dans Boileau ni dans Voltaire, ces rois de l'épître. L'élégie s'y mêle, et, au lieu de ces grains de sel attique en français qui font sourire, on y savoure avec délices ces gouttes de larmes un peu amères qui font presque pleurer.
Je ne sais si je me trompe, mon cher Sainte-Beuve; mais ce ton me semble aussi nouveau dans l'épître que tendre et amical. On sent que c'était murmurer à demi-voix, en plein jour, en beau soleil de trois heures après midi; chaste et pur comme un rayon d'été ou comme le regard ravissant et respecté de cette charmante femme de votre meilleur ami, épars sur ce groupe de ses beaux enfants à peine éclos. Il est aisé de voir qu'un sentiment indécis entre la passion tempérée par le respect et l'amour innomé, le rêve triste de l'âme, sera l'accent de votre vie; ce spiritualisme passionné, mais muet, comprenant le bonheur des autres, mais sans le profaner ou l'envier. C'est en effet le céleste caractère de cette pièce. Quiconque a passé dans ses belles années par ces épreuves si difficiles à traverser, se reconnaît dans ces limbes du pur attachement jouissant de contempler ces _Béatrices_ de l'amour idéal, mais interdites par la sainte amitié. Il y a dans l'intimité de certaines familles une espèce d'adoption qui est le préservatif de tout autre amour. L'enfant de la maison aime sa mère plus qu'un fils, mais il ne l'aime pas comme un amant. Ce serait un sacrilége, et, s'il se complaît à écrire ce qu'il éprouve en la voyant, c'est ainsi qu'il écrit:
À MADAME V. H.
Notre bonheur n'est qu'un malheur plus ou moins consolé.
DUCIS.
Oh! que la vie est longue aux longs jours de l'été, Et que le temps y pèse à mon coeur attristé! Lorsque midi surtout a versé sa lumière, Que ce n'est que chaleur et soleil et poussière; Quand il n'est plus matin et que j'attends le soir, Vers trois heures, souvent, j'aime à vous aller voir; Et là vous trouvant seule, ô mère et chaste épouse! Et vos enfants au loin épars sur la pelouse, Et votre époux absent et sorti pour rêver, J'entre pourtant; et Vous, belle et sans vous lever, Me dites de m'asseoir; nous causons; je commence À vous ouvrir mon coeur, ma nuit, mon vide immense, Ma jeunesse déjà dévorée à moitié, Et vous me répondez par des mots d'amitié; Puis revenant à vous, Vous si noble et si pure, Vous que, dès le berceau, l'amoureuse nature Dans ses secrets desseins avait formée exprès Plus fraîche que la vigne au bord d'un antre frais, Douce comme un parfum et comme une harmonie; Fleur qui deviez fleurir sous les pas du génie; Nous parlons de vous-même, et du bonheur humain, Comme une ombre, d'en haut, couvrant votre chemin De vos enfants bénis que la joie environne, De l'époux votre orgueil, votre illustre couronne; Et quand vous avez bien de vos félicités Épuisé le récit, alors vous ajoutez Triste, et tournant au ciel votre noire prunelle: «Hélas! non, il n'est point ici-bas de mortelle Qui se puisse avouer plus heureuse que moi; Mais à certains moments, et sans savoir pourquoi, Il me prend des accès de soupirs et de larmes; Et plus autour de moi la vie épand ses charmes, Et plus le monde est beau, plus le feuillage vert, Plus le ciel bleu, l'air pur, le pré de fleurs couvert, Plus mon époux aimant comme au premier bel âge, Plus mes enfants joyeux et courant sous l'ombrage, Plus la brise légère et n'osant soupirer, Plus aussi je me sens ce besoin de pleurer.»
C'est que, même au-delà des bonheurs qu'on envie, Il reste à désirer dans la plus belle vie; C'est qu'ailleurs et plus loin notre but est marqué; Qu'à le chercher plus bas on l'a toujours manqué; C'est qu'ombrage, verdure et fleurs, tout cela tombe, Renaît, meurt pour renaître enfin sur une tombe; C'est qu'après bien des jours, bien des ans révolus, Ce ciel restera bleu quand nous ne serons plus; Que ces enfants, objets de si chères tendresses, En vivant oublieront vos pleurs et vos caresses; Que toute joie est sombre à qui veut la sonder, Et qu'aux plus clairs endroits, et pour trop regarder Le lac d'argent, paisible, au cours insaisissable, On découvre sous l'eau de la boue et du sable.
Mais comme au lac profond et sur son limon noir Le ciel se réfléchit, vaste et charmant à voir, Et, déroulant d'en haut la splendeur de ses voiles, Pour décorer l'abîme y sème les étoiles, Tel dans ce fond obscur de notre humble destin Se révèle l'espoir de l'éternel matin; Et quand sous l'oeil de Dieu l'on s'est mis de bonne heure, Quand on s'est fait une âme où la vertu demeure; Quand, morts entre nos bras, les parents révérés Tout bas nous ont bénis avec des mots sacrés; Quand nos enfants, nourris d'une douceur austère, Continueront le bien après nous sur la terre; Quand un chaste devoir a réglé tous nos pas, Alors on peut encore être heureux ici-bas; Aux instants de tristesse on peut, d'un oeil plus ferme, Envisager la vie et ses biens et leur terme, Et ce grave penser, qui ramène au Seigneur, Soutient l'âme et console au milieu du bonheur.
Mai 1829.
À M. VIGUIER.
Dicebam hæc et flebam amarissime contritione cordis mei; et ecce audio vocem de vicina domo cum cantu dicentis et crebro repetentis, quasi pueri an puellæ nescio: _Tolle, lege! tolle, lege!_
SAINT AUGUSTIN, _Confess._, liv. VIII.
Au temps des Empereurs, quand les dieux adultères, Impuissants à garder leur culte et leurs mystères, Pâlissaient, se taisaient sur l'autel ébranlé Devant le Dieu nouveau dont on avait parlé, En ces jours de ruine et d'immense anarchie Et d'espoir renaissant pour la terre affranchie, Beaucoup d'esprits, honteux de croire et d'adorer, Avides, inquiets, malades d'ignorer, De tous lieux, de tous rangs, avec ou sans richesse, S'en allaient par le monde et cherchaient la sagesse. À pied, ou sur des chars brillants d'ivoire et d'or, Ou sur une trirème embarquant leur trésor, Ils erraient: Antioche, Alexandrie, Athènes, Tour à tour leur montraient ces lueurs incertaines Qui, dès qu'un oeil humain s'y livre et les poursuit, Toujours, sans l'éclairer, éblouissent sa nuit.
Platon les guide en vain dans ses cavernes sombres; En vain de Pythagore ils consultent les nombres: La science les fuit; ils courent au-devant, Esclaves de quiconque ou la donne ou la vend. Du Stoïcien menteur, du Cynique en délire, Dans leur main, chaque fois, le manteau se déchire.