‹ Cours familier de littérature, tome 17Chapitre 89 sur 93 · XIII.

XIII.

Nous nous perdîmes de vue pendant près de quinze ans après la publication de Volupté. Après 1848, votre vie changea de lit; la mienne aussi. Vous publiâtes vos Pensées d'Août, vos fleurs mûres; votre poëme de Monsieur Jean, maître d'École. Une de vos notes rappelle, avec l'amitié des premiers jours, mon nom à votre pensée. Maître Jean était un Jocelyn civil. Il n'y avait ni assez d'amour, ni assez de religion, ni assez de sacrifice en lui pour prendre l'âme tout entière. Cela sentait l'École normale plus que le sanctuaire dans les hautes montagnes des Alpes. Le cadre était trop petit et trop profane pour le tableau.

«Ce petit poëme est assez compliqué, et, dans la première publication que j'en ai faite au Magasin pittoresque, il a été peu compris. Il me semble pourtant que j'y ai réalisé peut-être ce que j'ai voulu. Or, voici en partie ce que j'ai voulu. Dans son admirable et charmant Jocelyn, M. de Lamartine, avec sa sublimité facile, a d'un pas envahi tout ce petit domaine de poésie dite intime, privée, domestique, familière, où nous avions essayé d'apporter quelque originalité et quelque nouveauté. Il a fait comme un possesseur puissant qui, apercevant hors du parc quelques petites chaumières, quelques cottages qu'il avait jusque-là négligés, étend la main et transporte l'enceinte du parc au delà, enserrant du coup tous ces petits coins curieux, qui à l'instant s'agrandissent et se fécondent par lui. Or il m'a semblé qu'il était bon peut-être de replacer la poésie domestique, et familière, et réelle, sur son terrain nu, de la transporter plus loin, plus haut, même sur les collines pierreuses, et hors d'atteinte de tous les magnifiques ombrages. Monsieur Jean n'est que cela. Magister et non prêtre, janséniste et non catholique d'une interprétation nouvelle, puisse-t-il, dans sa maigreur un peu ascétique, ne pas paraître trop indigne de venir bien respectueusement à la suite du célèbre vicaire de notre cher et divin poëte!»

Quand l'amitié revient ainsi à un coeur qui n'a jamais cessé d'aimer, il y a un festin de l'enfant prodigue dans l'esprit d'un homme d'Israël. Ce n'est pas l'amour-propre qui se réjouit, c'est l'ami qui se retrouve!

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