‹ Cours familier de Littérature - Volume 17Chapitre 91 sur 93 · XV.

XV.

Votre belle inspiration sur Virgile, au Collége de France, signala votre retour dans votre patrie. Elle eut un succès mérité et universel.

«Deux grands poëtes dominent le monde: Homère en Grèce, l'auteur de la Bible grecque, le Moïse de l'Hellénie, la vaste et incomparable source de toute poésie. Un mystère plane sur le temps et sur l'homme. C'est la source du Nil que les voyageurs anciens et modernes n'ont pu découvrir, et qui semble découler directement du ciel à travers les nuées de l'Abyssinie. C'est le poëte de la fable.

«L'autre, né en Italie, à une époque relativement récente, Virgile, est le poëte de l'histoire. Né à Mantoue, n'ayant eu d'autre maître de poésie que la nature agreste de la Lombardie, il commence tout jeune ses _Églogues_, qui sont aussi ses chefs-d'oeuvre. Il n'aurait écrit que cela qu'on l'adorerait pour la simplicité des sujets, pour la perfection des vers, pour l'ineffable mélancolie des sentiments.

«Ce sont les _Églogues_ qui marquent véritablement son début. De bonne heure il conçut l'idée de naturaliser dans la littérature et la poésie romaine certaines grâces et beautés de la poésie grecque, qui n'avaient pas encore reçu en latin tout leur agrément et tout leur poli, même après Catulle et après Lucrèce. C'est par Théocrite, en ami des champs, qu'il commença. De retour dans le domaine paternel, il en célébra les douceurs et le charme en transportant dans ses tableaux le plus d'imitations qu'il y put faire entrer du poëte de Sicile. C'était l'époque du meurtre de César, et bientôt du triumvirat terrible de Lépide, d'Antoine et d'Octave: Mantoue, avec son territoire, entra dans la part d'empire faite à Antoine, et Asinius Pollion fut chargé pendant trois ans du gouvernement de la Gaule cisalpine, qui comprenait cette cité. Il connut Virgile, il l'apprécia et le protégea; la reconnaissance du poëte a chanté, et le nom de Pollion est devenu immortel et l'un des beaux noms harmonieux qu'on est accoutumé à prononcer comme inséparables du plus poli des siècles littéraires.

«Pollion! Gallus! saluons avec Virgile ces noms plus poétiques pour nous que politiques, et ne recherchons pas de trop près quels étaient les hommes mêmes. Nourris et corrompus dans les guerres civiles, ambitieux, exacteurs, intéressés, sans scrupules, n'ayant en vue qu'eux-mêmes, ils avaient bien des vices. Pollion fit preuve jusqu'au bout d'habileté et d'un grand sens, et il sut vieillir d'un air d'indépendance sous Auguste, avec dignité et dans une considération extrême. Gallus, qui eut part avec lui dans la protection du jeune Virgile, finit de bonne heure par une catastrophe et par le suicide; lui aussi il semble, comme Fouquet au début de Louis XIV, n'avoir pu tenir contre _les attraits enchanteurs de la prospérité_. Il semble avoir pris pour devise: _Quo non ascendam?_ La tête lui tourna, et il fut précipité. Mais ces hommes aimaient l'esprit, aimaient le talent, ils en avaient peut-être eux-mêmes, quoiqu'il soit plus sûr encore pour leur gloire, j'imagine, de ne nous être connus comme auteurs, Pollion, de tragédies, Gallus, d'élégies, que par les louanges et les vers de Virgile. Les noms de ces premiers patrons, et aussi celui de Varus, décorent les essais bucoliques du poëte, leur impriment un caractère romain, avertissent de temps en temps qu'il convient que les forêts soient _dignes d'un consul_, et nous apprennent enfin à quelles épreuves pénibles fut soumise la jeunesse de celui qui eut tant de fois besoin d'être protégé.

«Au retour de la victoire de Philippes remportée sur Brutus et Cassius, Octave, rentré à Rome, livra, pour ainsi dire, l'Italie entière en partage et en proie à ses vétérans. Dans cette dépossession soudaine et violente, et qui atteignit aussi les poëtes Tibulle et Properce dans leur patrimoine, Virgile perdit le champ paternel. La première églogue, qui n'est guère que la troisième dans l'ordre chronologique, nous a dit dès l'enfance comment Tityre, qui n'est ici que Virgile lui même, dut aller dans la grande ville, à Rome; comment, présenté, par l'intervention de Mécène probablement, au maître déjà suprême, à celui qu'il appelle un Dieu, à Auguste, il fut remis en possession de son héritage, et put célébrer avec reconnaissance son bonheur, rendu plus sensible par la calamité universelle. Mais ce bonheur ne fut pas sans quelque obstacle ou quelque trouble nouveau. L'églogue neuvième, qui paraît avoir été composée peu après la précédente, nous l'atteste: Virgile s'y est désigné lui-même sous le nom de Ménalque: «Hé quoi! n'avais-je pas ouï dire (c'est l'un des bergers qui parle) que depuis l'endroit où les collines commencent à s'incliner en douce pente, jusqu'au bord de la rivière et jusqu'à ces vieux hêtres dont le faîte est rompu, votre Ménalque, grâce à la beauté de ses chansons, avait su conserver tout ce domaine?» Et l'autre berger reprend: «Oui, vous l'avez entendu dire, et ç'a été en effet un bruit fort répandu; mais nos vers et nos chansons, au milieu des traits de Mars, ne comptent pas plus, ô Lycidas! que les colombes de Dodone quand l'aigle fond du haut des airs.» Puis il donne à entendre qu'il s'en est fallu de peu que Ménalque, cet aimable chantre de la contrée, n'eût perdu la vie: «Et qui donc alors eût chanté les Nymphes? s'écrie Lycidas; qui eût répandu les fleurs dont la prairie est semée, et montré l'ombre verte sous laquelle murmurent les fontaines?»

«C'est à ce danger de Ménalque que se rapporte probablement l'anecdote du centurion ravisseur qui ne voulait point rendre à Virgile le champ usurpé, et qui, mettant l'épée à la main, força le poëte, pour se dérober à sa poursuite, de passer le Mincio à la nage. Il fallut quelque protection nouvelle et présente, telle que celle de Varus (on l'entrevoit), pour mettre le poëte à l'abri de la vengeance, et pour tenir la main à ce que le bienfait d'Octave eût son exécution; à moins qu'on n'admette que ce ne fut que l'année suivante, et après la guerre de Pérouse, Octave devenant de plus en plus maître, que Virgile reconquit décidément sa chère maison et son héritage.

«Ce n'est qu'en lisant de près les _Églogues_ qu'on peut suivre et deviner les vicissitudes de sa vie, et plus certainement les sentiments de son âme en ces années: même sans entrer dans la discussion du détail, on se les représente aisément. Une âme tendre, amante de l'étude, d'un doux et calme paysage, éprise de la campagne et de la muse pastorale de Sicile; une âme modeste et modérée, née et nourrie dans cette médiocrité domestique qui rend toutes choses plus senties et plus chères;--se voir arracher tout cela, toute cette possession et cette paix, en un jour, par la brutalité de soldats vainqueurs! ne se dérober à l'épée nue du centurion qu'en fuyant! quel fruit des guerres civiles! Virgile en garda l'impression durable et profonde. On peut dire que sa politique, sa morale publique et sociale datèrent de là. Il en garda une mélancolie, non pas vague, mais naturelle et positive; il ne l'oublia jamais. Le cri de tendre douleur qui lui échappa alors, il l'a mis dans la bouche de son berger Mélibée, et ce cri retentit encore dans nos coeurs après des siècles:

«Est-ce que jamais plus il ne me sera donné, après un long temps, revoyant ma terre paternelle et le toit couvert de chaume de ma pauvre maison, après quelques étés, de me dire en les contemplant: «C'était pourtant là mon domaine et mon royaume!» Quoi! un soldat sans pitié possédera ces cultures si soignées où j'ai mis mes peines! un barbare aura ces moissons! Voilà où la discorde a conduit nos malheureux concitoyens! voilà pour qui nous avons ensemencé nos champs[25]!»

[Note 25: «Dans ces traductions, je me suis occupé à mettre en saillie le sentiment principal, sauf à introduire dans le texte une légère explication. Si l'on traduisait avec suite tout un ouvrage, on devrait s'y prendre différemment; mais, pour de simples passages cités, je crois qu'il est permis et qu'il est bon de faire ainsi.»]

«Toute la biographie intime et morale de Virgile est dans ces paroles et dans ce sentiment.

«Plus qu'aucun poëte, Virgile est rempli du dégoût et du malheur des guerres civiles, et, en général, des guerres, des dissensions et des luttes violentes. Que ce soit Mélibée ou Énée qui parle, le même accent se retrouve, la même note douloureuse: «Vous m'ordonnez donc, ô reine! de renouveler une douleur qu'il faudrait taire..., de repasser sur toutes les misères que j'ai vues, et dont je suis moi-même une part vivante!» Ainsi dira Énée à Didon après sept années d'épreuves, et dans un sentiment aussi vif et aussi saignant que le premier jour. Voilà Virgile et l'une des sources principales de son émotion.

«Je crois être dans le vrai en insistant sur cette médiocrité de fortune et de condition rurale dans laquelle était né Virgile, médiocrité, ai-je dit, qui rend tout _mieux senti et plus cher_, parce qu'on y touche à chaque instant la limite, parce qu'on y a toujours présent le moment où l'on a acquis et celui où l'on peut tout perdre: non que je veuille prétendre que les grands et les riches ne tiennent pas également à leurs vastes propriétés, à leurs forêts, leurs chasses, leurs parcs et châteaux; mais ils y tiennent moins tendrement, en quelque sorte, que le pauvre ou le modeste possesseur d'un enclos où il a mis de ses sueurs, et qui y a compté les ceps et les pommiers; qui a presque compté à l'avance, à chaque récolte, ses pommes, ses grappes de raisin bientôt mûres, et qui sait le nombre de ses essaims. Que sera-ce donc si ce possesseur et ce fils de la maison est, à la fois, un rêveur, un poëte, un amant; s'il a mis de son âme et de sa pensée, et de ses plus précoces souvenirs, sous chacun de ces hêtres et jusque dans le murmure de chaque ombrage? Ce petit domaine de Virgile (et pas si petit peut-être), qui s'étendait entre les collines et les marécages, avec ses fraîcheurs et ses sources, ses étangs et ses cygnes, ses abeilles dans la haie de saules, nous le voyons d'ici, nous l'aimons comme lui; nous nous écrions avec lui, dans un même déchirement, quand il s'est vu en danger de le perdre: _Barbarus has segetes!..._

«Il ne serait pas impossible, je le crois, dans un pèlerinage aux bords du Mincio, de deviner à très-peu près (comme on vient de le faire pour la villa d'Horace) et de déterminer approximativement l'endroit où habitait Virgile. En partant de ce lieu pour aller à Mantoue, lorsqu'on arrivait à l'endroit où le Mincio s'étend en un lac uni, on était à mi-chemin; c'est ce que nous apprend le Lycidas de la neuvième églogue, en s'adressant au vieux Moeris, qu'il invite à chanter: «Vois, le lac est là immobile, qui te fait silence; tous les murmures des vents sont tombés; d'ici, nous sommes déjà à moitié du chemin, car on commence à apercevoir le tombeau de Bianor.» Il ne manque, pour avoir la mesure précise, que de savoir où pouvait être ce tombeau de Bianor. Je trouve dans l'ouvrage d'un exact et ingénieux auteur anglais une description du domaine de Virgile, que je prends plaisir à traduire, parce qu'elle me paraît composée avec beaucoup de soin et de vérité:

«La ferme, le domaine de Virgile, nous dit Dunlop (_Histoire de la littérature romaine_), était sur les bords du Mincio. Cette rivière, qui, par la couleur de ses eaux, est d'un vert de mer profond, a sa source dans la Bénaque ou lac de Garda. Elle en sort et coule au pied de petites collines irrégulières qui sont couvertes de vignes; puis, passé le château romantique qui porte aujourd'hui le nom de Valleggio, situé sur une éminence, elle descend à travers une longue vallée, et alors elle se répand dans la plaine en deux petits lacs, l'un au-dessus et l'autre juste au-dessous de la ville de Mantoue. De là, le Mincio poursuit son cours, dans l'espace d'environ deux milles, à travers un pays plat mais fertile, jusqu'à ce qu'il se jette dans le Pô (à Governolo). Le domaine du poëte était situé sur la rive droite du Mincio, du côté de l'ouest, à trois milles environ au-dessous de Mantoue et proche le village d'Andès ou Pietola. Ce domaine s'étendait sur un terrain plat, entre quelques hauteurs au sud-ouest et le bord uni de la rivière, comprenant dans ses limites un vignoble, un verger, un rucher et d'excellentes terres de pâturages qui permettaient au propriétaire de porter ses fromages à Mantoue, et de nourrir des victimes pour les autels des dieux. Le courant même, à l'endroit où il bordait le domaine de Virgile, est large, lent et sinueux. Ses bords marécageux sont couverts de roseaux, et des cygnes en grand nombre voguent sur ses ondes ou paissent l'herbe sur sa marge humide et gazonnée.

«En tout, le paysage du domaine de Virgile était doux, d'une douceur un peu pâle et stagnante, de peu de caractère, peu propre à exciter de sublimes émotions ou à suggérer de vives images; mais le poëte avait vécu de bonne heure au milieu des grandes scènes du Vésuve; et, même alors, s'il étendait ses courses un peu au-delà des limites de son domaine, il pouvait visiter, d'un côté, le cours grandiose du rapide et majestueux Éridan, ce _roi des fleuves_, et, de l'autre côté, la Bénaque, qui présente par moments l'image de l'Océan agité.

«Le lieu de la résidence de Virgile est bas et humide, et le climat en est froid à certaines saisons de l'année. Sa constitution délicate et les maux de poitrine dont il était affecté le déterminèrent, vers l'année 714 ou 715, vers l'âge de trente ans, à chercher un ciel plus chaud...»

«Mais ceci tombe dans la conjecture.--Le plus voyageur des critiques, M. Ampère, a touché, comme il sait faire, le ton juste de ce même paysage et de la teinte morale qu'on se plaît à y répandre, dans un chapitre de son _Voyage Dantesque_:

«Tout est virgilien à Mantoue, dit-il; on y trouve la topographie virgilienne et la place virgilienne; aimable lieu qui fut dédié au poëte de la cour d'Auguste par un décret de Napoléon.

«Dante a caractérisé le Mincio par une expression exacte et énergique, selon son habitude: «(Il ne court pas longtemps sans trouver une plaine basse dans laquelle il s'étend et qu'il _emmarécage_).

Non molto ha corso che trova una lama Nella qual _si distende e la impaluda_.»

«Ce qui n'a pas la grâce de Virgile: «(... là où le large Mincio s'égare en de lents détours sinueux et voile ses rives d'une molle ceinture de roseaux.)

.....Tardis ingens ubi flexibus errat Mincius, et tenera prætexit arundine ripas.»

«La brièveté expressive et un peu sèche du poëte florentin, comparée à l'abondance élégante de Virgile, montre bien la différence du style de ces deux grands artistes peignant le même objet.

«Du reste, le mot _impaluda_ rend parfaitement l'aspect des environs de Mantoue. En approchant de cette ville, il semble véritablement qu'on entre dans un autre climat; des prairies marécageuses s'élève presque constamment une brume souvent fort épaisse. Par moments on pourrait se croire en Hollande.

«Tout l'aspect de la nature change: au lieu des vignes, on ne voit que des prés, des prés virgiliens, _herbosa prata_. On conçoit mieux ici la mélancolie de Virgile dans cette atmosphère brumeuse et douce, dans cette campagne monotone, sous ce soleil fréquemment voilé.»

«Notons la nuance, mais n'y insistons pas trop et n'exagérons rien; n'y mettons pas trop de cette vapeur que Virgile a négligé de nous décrire; car il n'est que Virgile pour être son propre paysagiste et son peintre, et, dans la première des descriptions précédentes (je parle de celle de l'auteur anglais), on a pu le reconnaître, ce n'est, après tout, que la prose du paysage décrit par Virgile lui-même en ces vers harmonieux de la première églogue:

Fortunate senex, hic inter flumina nota...

Que tous ceux, et ils sont encore nombreux, qui savent par coeur ces vers ravissants, se les redisent.

«Ainsi Virgile est surtout sensible à la fraîcheur profonde d'un doux paysage verdoyant et dormant; au murmure des abeilles dans la haie; au chant, mais un peu lointain, de l'émondeur là-bas, sur le coteau; au roucoulement plus voisin du ramier ou de la tourterelle; il aime cette habitude silencieuse et tranquille, cette monotonie qui prête à une demi-tristesse et au rêve.

«Même lorsqu'il arrivera, plus tard, à toute la grandeur de sa manière, il excellera surtout à peindre de grands paysages reposés.

«Peu après qu'il eut quitté tout à fait son pays natal, nous trouvons Virgile de retour du voyage de Brindes, raconté par Horace, que ce voyage soit de l'année 715 ou 717. Il rejoint en chemin Mécène et Horace; il a pour compagnons Plotius et Varius, et l'agréable narrateur les qualifie tous trois (mais nous aimons surtout à rapporter l'éloge à Virgile) les âmes les plus belles et _les plus sincères_ que la terre ait portées, celles auxquelles il est attaché avec le plus de tendresse.

Si Pollion, comme on le croit, avait conseillé à Virgile d'écrire les poésies bucoliques, qu'il mit trois ans à composer et à corriger, ce fut Mécène qui lui proposa le sujet si romain, si patriotique et tout pacifique des _Géorgiques_, auquel il consacra sept années. Sur ce conseil ou cet ordre amical donné par Mécène à Virgile, et dont lui seul pouvait dignement embrasser et conduire le difficile labeur, l'un des hommes qui savaient le mieux la _chose romaine_, Gibbon, a eu une vue très-ingénieuse, une vue élevée: selon lui, Mécène aurait eu l'idée, par ce grand poëme rural, tout à fait dans le goût des Romains, de donner aux vétérans, mis en possession des terres (ce qui était une habitude depuis Sylla), le goût de leur nouvelle condition et de l'agriculture. La plupart des vétérans en effet, mis d'abord en possession des terres, ne les avaient pas cultivées, mais en avaient dissipé le prix dans la débauche. Il s'agissait de les réconcilier avec le travail des champs, si cher aux aïeux, et de leur en présenter des images engageantes: «Quel vétéran, s'écrie Gibbon, ne se reconnaissait dans le vieillard des bords du Galèse? Comme eux, accoutumé aux armes dès sa jeunesse, il trouvait enfin le bonheur dans une retraite sauvage, que ses travaux avaient transformée en un lieu de délices.»

Je ne sais trop si Gibbon ne met pas ici un peu du sien, si les vétérans lisaient l'épisode du vieillard de Tarente. Les fils de ces vétérans, du moins, purent le lire.

«Ayant renoncé, non pas de coeur, à son pays de Mantoue, Virgile, comblé des faveurs d'Auguste, passa les années suivantes et le reste de sa vie, tantôt à Rome, plus souvent à Naples et dans la Campanie Heureuse, occupé à la composition des _Géorgiques_, et, plus tard, de l'_Énéide_; délicat de santé, ayant besoin de recueillement pour ses longs travaux; peu homme du monde, mais homme de solitude, d'intimité, d'amitié, de tendresse; cultivant le loisir obscur et enchanté, au sein duquel il se consumait sans cesse à perfectionner et à accomplir ses oeuvres de gloire, à édifier son _temple de marbre_, comme il l'a dit allégoriquement. Félicité rare! destinée, certes, la plus favorisée entre toutes celles des poëtes épiques, si souvent errants, proscrits, exilés! Mais il savait, et il s'en souvenait sans cesse, combien l'infortune pour l'homme est voisine du bonheur, et que c'est entre les calamités d'hier et celles de demain que s'achètent les intervalles de repos du monde. Après les déchirements de la spoliation et de l'exil, ayant reconquis, et si pleinement, toutes les jouissances de la nature et du foyer, il n'oublia jamais qu'il n'avait tenu à rien qu'il ne les perdît: un voile légèrement transparent en demeura sur son âme pieuse et tendre.

«Je ne conçois pas, à cette distance où nous sommes, d'autre biographie de Virgile qu'une _biographie idéale_, si je puis dire. Les anciens grammairiens, chez qui on serait tenté de chercher une biographie positive du poëte, y ont mêlé trop d'inepties et de fables; mais, de quelques traits pourtant qu'ils nous ont transmis et qui s'accordent bien avec le ton de l'âme et la couleur du talent, résulte assez naturellement pour nous un Virgile timide, modeste, rougissant, comparé à une vierge, parce qu'il se troublait aisément, s'embarrassait tout d'abord, et ne se développait qu'avec lenteur; charmant et du plus doux commerce quand il s'était rassuré; lecteur exquis (comme Racine), surtout pour les vers, avec des insinuations et des nuances dans la voix; un vrai _dupeur d'oreilles_ quand il récitait d'autres vers que les siens. Dans un chapitre du _Génie du Christianisme_, où il compare Virgile et Racine, M. de Chateaubriand a trop bien parlé de l'un et de l'autre, et avec trop de goût, pour que je n'y relève pourtant pas un passage hasardé qui n'irait à rien moins qu'à fausser, selon moi, l'idée qu'on peut se faire de la personne de Virgile:

«Nous avons déjà remarqué, dit M. de Chateaubriand, qu'une des premières causes de la mélancolie de Virgile fut sans doute le sentiment des malheurs qu'il éprouva dans sa jeunesse. Chassé du toit paternel, il garda toujours le souvenir de sa Mantoue; mais ce n'était plus le Romain de la république, aimant son pays à la manière dure et âpre des Brutus, c'était le Romain de la monarchie d'Auguste, le rival d'Homère et le nourrisson des Muses.

«Virgile cultiva ce germe de tristesse en vivant seul au milieu des bois. Peut-être faut-il encore ajouter à cela des accidents particuliers. Nos défauts moraux ou physiques influent beaucoup sur notre humeur, et sont souvent la cause du tour particulier que prend notre caractère. Virgile avait une difficulté de prononciation; il était faible de corps[26], rustique d'apparence. Il semble avoir eu dans sa jeunesse des passions vives auxquelles ces imperfections naturelles purent mettre des obstacles. Ainsi des chagrins de famille, le goût des champs, un amour-propre en souffrance et des passions non satisfaites s'unirent pour lui donner cette rêverie qui nous charme dans ses écrits.»

[Note 26: Dans la première édition l'auteur avait ajouté «laid de visage.»]

«Tout cela est deviné à ravir et de poëte à poëte: mais l'_amour-propre en souffrance_ et les _passions non satisfaites_ me semblent des conjectures très-hasardées: parlons seulement de l'âme délicate et sensible de Virgile et de ses malheurs de jeunesse. D'ailleurs il avait précisément le contraire de la _difficulté de prononciation_; il avait un merveilleux enchantement de prononciation. Ce qui a trompé l'illustre auteur, qui, à tous autres égards, a parlé si excellemment de Virgile, c'est qu'il est dit en un endroit de la Vie du poëte par Donat, qu'il était _sermone tardissimus_; mais cela signifie seulement qu'il n'improvisait pas, qu'il n'avait pas, comme on dit, la parole en main. Il ne lui arriva de plaider qu'une seule fois en sa vie, et sans faire la réplique. En un mot, et c'est ce qui n'étonnera personne, Virgile était aussi peu que possible un avocat. Son portrait par Donat, qui a servi de point de départ à celui qu'on vient de lire par M. de Chateaubriand, peut se traduire plus légèrement peut-être, et s'expliquer comme il suit, en évitant tout ce qui pourrait charger: Virgile était grand de corps, de stature (je me le figure cependant un peu mince, un peu frêle, à cause de son estomac et de sa poitrine, quoiqu'on ne le dise pas); il avait gardé de sa première vie et de sa longue habitude aux champs le teint brun, hâlé, un certain air de village, un premier air de gaucherie; enfin, il y avait dans sa personne quelque chose qui rappelait l'homme qui avait été élevé à la campagne. Il fallait quelque temps pour que cette urbanité qui était au fond de sa nature se dégageât.

«Les portraits de lui qui nous le représentent les cheveux longs, l'air jeune, le profil pur, en regard de la majestueuse figure de vieillard d'Homère, n'ont rien d'authentique et seraient aussi bien des portraits d'Auguste ou d'Apollon.

«Sénèque, dans une lettre à Lucilius, parle d'un ami de ce dernier, d'un jeune homme de bon et ingénu naturel, qui, dans le premier entretien, donna une haute idée de son âme, de son esprit, mais toutefois une idée seulement; car il était pris à l'improviste et il avait à vaincre sa timidité: «et même, en se recueillant, il pouvait à peine triompher de cette pudeur, excellent signe dans un jeune homme; tant la rougeur, dit Sénèque, lui sortait du fond de l'âme (_adeo illi ex alto suffusus est rubor_); et je crois même que, lorsqu'il sera le plus aguerri, il lui en restera toujours.» Virgile me semble de cette famille, il avait la rougeur prompte et la tendresse du front (_frontis mollities_); c'était une de ces rougeurs intimes qui viennent d'un fonds durable de pudeur naturelle. Il était de ceux encore dont Pope, l'un des plus beaux esprits et des plus sensibles, disait: «Pour moi, j'appartiens à cette classe dont Sénèque a dit: «Ils sont si amis de l'ombre, qu'ils considèrent comme étant dans le tourbillon tout ce qui est dans la lumière.»

«Virgile aimait trop la gloire pour ne pas aimer la louange, mais il l'aimait de loin et non en face; il la fuyait au théâtre ou dans les rues de Rome; il n'aimait pas être montré au doigt et à ce qu'on dît: _C'est lui!_ Il aimait à faire à loisir de belles choses qui rempliraient l'univers et qui rassembleraient dans une même admiration tout un peuple de nobles esprits; mais ses délices, à lui, étaient de les faire en silence et dans l'ombre, et sans cesser de vivre avec les nymphes des bois et des fontaines, avec les dieux cachés.

«Et, dans tout ceci, je n'imagine rien; je ne fais qu'user et profiter de traits qui nous ont été transmis, mais en les interprétant comme je crois qu'il convient le mieux. Avec Virgile, on court peu de risque de se tromper, en inclinant le plus possible du côté de ses qualités intérieures.

«À ce que je viens de dire que Virgile était décoré de pudeur, il ne serait pas juste d'opposer comme une contradiction ce qu'on raconte d'ailleurs de certaines de ses fragilités: «Il fut recommandable dans tout l'ensemble de sa vie, a dit Servius; il n'avait qu'un mal secret et une faiblesse, il ne savait pas résister aux tendres désirs.» On pourrait le conclure de ses seuls vers. Mais, dans son estimable Vie d'Horace, M. Walckenaer me semble avoir touché avec trop peu de ménagement cette partie de la vie et des moeurs de Virgile. Combattant sans beaucoup de difficulté l'opinion exagérée qu'on pourrait se faire de la chasteté de Virgile, il ajoute: «Plus délicat de tempérament qu'Horace, Virgile s'abandonna avec moins d'emportement que son ami, mais avec aussi peu de scrupule, aux plaisirs de Vénus. Il fut plus sobre et plus retenu sur les jouissances de la table et dans les libations faites à Bacchus. Chez les modernes, il eût passé pour un homme bon, sensible, mais voluptueux et adonné à des goûts dépravés: à la cour d'Auguste, c'était un sage assez réglé dans sa conduite, car il n'était ni prodigue ni dissipateur, et il ne cherchait à séduire ni les vierges libres ni les femmes mariées.» Tout ce croquis est bien heurté, bien brusque, et manque de nuances, et, par conséquent, de ressemblance et de vérité. Je ne suis pas embarrassé pour Virgile de ce qu'il eût passé pour être s'il eût vécu chez les modernes; je crois qu'il eût passé pour un peu mieux que cela, et que la vraie morale eût eu à se louer plus qu'à se plaindre de lui, aussi bien que la parfaite convenance. Et en acceptant même sur son compte les quelques anecdotes assez suspectes que les anciens biographes ou grammairiens nous ont transmises, et qui intéressent ses moeurs, on y trouverait encore ce qui répond bien à l'idée qu'on a de lui et ce qui le distingue à cet égard de son ami Horace, de la retenue jusque dans la vivacité du désir, quelque chose de sérieux, de profond et de discret dans la tendresse.

«C'est ce sérieux, ce tour de réflexion noble et tendre, ce principe d'élévation dans la douceur et jusque dans les faiblesses, qui est le fond de la nature de Virgile, et qu'on ne doit jamais perdre de vue à son sujet.