‹ Cours familier de Littérature - Volume 18Chapitre 35 sur 106 · VII.

VII.

Aristote passe à l'épopée: «Homère, dit-il, est un dieu, quand on le compare à tous les autres poëtes.»

Il est aisé de voir qu'Aristote place dans sa pensée Homère au-dessus de toute comparaison avec ses successeurs; et des rivaux, il n'en voit pas.

Il est aisé aussi de conclure que cette Poétique n'est qu'une réunion de fragments décousus et non suffisamment réfléchis, reliés après coup par ses disciples. Horace et Boileau, dans leur Art poétique, sont plus parfaits, mais moins sagaces.

Aristote termine au hasard, en donnant la supériorité à la tragédie sur le poëme épique. C'est une erreur. Voici comment il essaye de la justifier sans y parvenir:

«On peut, en comparant la tragédie et l'épopée, se demander laquelle de ces deux espèces d'imitations est la plus parfaite. Si la moins grossière est la meilleure, et que ce soit celle qui s'adresse aux meilleurs esprits, on ne peut nier que le genre qui prétend imiter tout sans exception ne soit aussi le plus grossier des deux.

«Quand on suppose que les gens ne vous comprendront pas, si l'on ne prend la peine de leur tout expliquer, on se donne beaucoup de mouvement, comme ces mauvais mimes qui pirouettent sur eux-mêmes pour imiter un disque qui tourne, ou qui tirent à eux le Coryphée quand ils jouent, aux sons de la flûte, la Scylla attirant les navires sur l'écueil.

«La tragédie est donc à l'épopée comme les vieux acteurs croient que les nouveaux sont à leur égard. Myniseus traitait de singe Callipide, qui selon lui forçait trop son jeu; il ne pensait pas mieux de Pindarus. La tragédie n'est pas à une moindre distance de l'épopée que ces acteurs subalternes ne sont par rapport aux autres. L'épopée s'adresse aux esprits distingués qui n'ont aucun besoin de tout cet attirail extérieur, tandis que l'art tragique ne s'adresse qu'à des gens d'un goût vulgaire.

«Il semblerait donc démontré par là que l'imitation la plus matérielle est aussi la moins bonne.

«Mais une première réponse à cette objection, c'est que cette critique ne porte pas sur la poésie, et qu'elle ne touche que l'art du comédien; on peut exagérer les gestes, même en ne récitant que de simples rapsodies, comme faisait Sosistrate, et même en chantant, comme faisait Mnasithée d'Opunte.

«En second lieu, on peut dire que toutes les espèces de gestes ne sont pas à blâmer, par exemple la danse, et qu'on ne doit réprouver que les gestes inconvenants. C'est le sens des reproches qu'on adressait à Callipide, et que d'autres acteurs méritent de notre temps, pour imiter la tenue des femmes déshonnêtes.

«Il faut ajouter encore que la tragédie peut se passer du geste, tout aussi bien que l'épopée, pour produire son effet propre. Il suffit aussi de la lire pour la comprendre parfaitement; et si elle est supérieure sous les autres rapports, l'accessoire de la représentation ne lui est pas absolument indispensable.

«Ensuite, la tragédie peut paraître supérieure en ce qu'elle a tout ce qu'a l'épopée, dont elle emprunte même le vers, si elle le veut, et qu'elle a en outre, ce qui n'est pas un petit avantage, la musique et le spectacle, qui contribuent manifestement à procurer de vifs plaisirs. Elle a de plus pour elle les jeux de scène, qui frappent les yeux, soit quand il s'agit d'une reconnaissance, soit dans tout le cours de l'action.

«Elle a encore cette supériorité, qu'elle atteint le but de son imitation avec de moindres développements; or ce qui est condensé fait par cela même plus de plaisir que ce qui est délayé dans un long espace de temps; et par exemple, je demande quel effet produirait l'Oedipe de Sophocle, si on l'allongeait en autant de vers que l'Iliade en compte.

«L'épopée, quelle que soit son imitation, est moins une que la tragédie; et la preuve, c'est que, d'une seule épopée, on peut tirer plusieurs tragédies.

«Aussi, dans le poëme épique, si l'on se borne à une fable unique, on tombera nécessairement dans un de ces deux inconvénients: ou avec une exposition concise, de paraître tronqué et de finir comme en queue de rat; ou avec les dimensions ordinaires du poëme épique, de paraître diffus et délayé. Que si l'on prend plusieurs fables au lieu d'une, c'est-à-dire si l'on combine dans son oeuvre plusieurs actions, il n'y a plus dès lors d'unité.

«L'Iliade même et l'Odyssée ont certaines parties qui, à elles seules, ont un grand développement; cependant ces épopées sont aussi parfaites que possible dans leur composition, et l'on ne saurait pousser plus loin l'imitation d'une action unique.

«Ainsi, la tragédie l'emporte par tous ces points, et en outre, par l'effet qu'elle produit dans les limites que l'art lui impose; car l'épopée et la tragédie ne sont pas faites pour procurer un plaisir quelconque, mais seulement le plaisir que nous avons signalé. J'en conclus que la tragédie est évidemment supérieure à l'épopée, puisqu'elle atteint plus complétement le but qu'elle poursuit.

«Mais bornons-nous à ce que nous venons de dire sur l'épopée et la tragédie, sur la nature de toutes deux, sur leurs formes et sur leurs parties, dont nous avons fixé le nombre et les différences, sur les causes de leurs beautés et de leurs défauts, et enfin sur les critiques dirigées contre la poésie et sur les réponses qu'on peut faire à ces critiques.»

Cette comparaison de la tragédie avec l'épopée manque de justesse dans le fond comme dans la forme, car l'épopée, c'est la nature entière, et la tragédie n'en est qu'une partie: prenez les quatre-vingt-dix-sept tragédies d'Eschyle d'un côté et l'Iliade de l'autre, vous verrez Eschyle sombrer et Homère grandir. Il ne faut pas d'autre jugement.

LA PSYCHOLOGIE D'ARISTOTE OU TRAITÉ DE L'ÂME.