‹ Cours familier de Littérature - Volume 18Chapitre 57 sur 106 · I.

I.

Balzac!--Voilà un nom de vrai grand homme!--Un grand homme fait par la nature, et non par la volonté!--«Je suis un homme, disait-il, je puis avoir un jour autre chose que l'illustration littéraire: ajouter au titre de grand écrivain celui de _grand citoyen_, est une ambition qui peut tenter aussi!...» (Lettre à sa soeur et confidente, Mme de Surville, en 1820.)

Balzac était digne de se comprendre ainsi lui-même et de se mesurer tout entier devant Dieu et devant sa soeur en 1820; il avait tout en lui: grandeur de génie et grandeur morale, immense aristocratie de talent, immense variété d'aptitudes, universalité de sentiment de soi-même, exquise délicatesse d'impressions, bonté de femme, vertu mâle dans l'imagination, rêves d'un dieu toujours prêts à décevoir l'homme..... tout enfin, excepté la proportion de l'idéal au réel! Tous ses malheurs, et ils furent grands comme son caractère, ont tenu à cet excès de grandeur dans son génie; ils dépassaient, non pas son esprit infini et universel, mais ils dépassaient le possible ici-bas: voilà la cause fatale et organique de ses coups d'ailes et de ses chutes. C'était un aigle qui n'avait pas dans sa prunelle la mesure de son vol.

Mettez la fortune de Bonaparte dans la destinée de Balzac, il eût été complet; car il aurait pu ce qu'il imaginait!

«Le réel est étroit, le possible est immense!» ai-je dit moi-même dans un autre temps.

Un esprit gigantesque contrarié et taquiné par une mesquine fortune, voilà l'exacte définition de ce malheureux grand homme.

C'est à nous d'oser le dire, nous qui avons eu le bonheur triste de vivre côte à côte avec lui de son temps, et qui ne devons pas avoir la lâcheté d'attribuer à cet homme unique les torts de la fortune.

Ce n'est pas de l'auteur que je parle ainsi, c'est de l'homme: l'homme en lui était mille fois plus vaste que l'écrivain. L'écrivain écrit, l'homme sent et pense. C'est par ce qu'il a senti et pensé que j'ai toujours jugé Balzac.