VI.
Mais je vis, quelques années plus tard, dans une autre maison, et dans une autre circonstance, combien ce qui était sérieux lui inspirait de gravité, et combien sa conscience lui inspirait de répulsion contre le mal. C'était un de ces moments où les partis politiques, exaspérés par la lutte, se demandent s'ils peuvent en conscience répondre aux partis contraires par les armes qu'on emploie contre eux, et profiter de leur victoire pour tuer ceux qui les tuent. Nous n'étions qu'un cénacle composé de sept ou huit personnes. La colère emporta la majorité à jeter un voile sur les scrupules d'humanité et à laisser condamner sans merci ceux que la victoire aurait livrés à notre juste vengeance. La doctrine de l'implacabilité du salut public paraissait prête à triompher. Balzac écoutait d'un air attristé. Les hommes légers affectaient l'indifférence; des gestes tranchants et superbes dédaignaient ces faiblesses; le silence des autres trahissait la complicité de la peur. Il y avait là Balzac, étranger à ces sortes d'entretiens, Girardin, Hugo. Personne ne demandant immédiatement la parole, Balzac la prit avec la physionomie d'une timidité honnête et résolue qui impressionna tout le monde. Il parla en homme ferme, généreux, convaincu, contre les propos légers qu'il venait d'entendre; il refoula éloquemment ces mauvaises pensées dans la bouche de ceux qui venaient de les laisser échapper. Je pris la parole après lui; Girardin, qui n'a jamais eu de radicalisme contre la clémence, nous appuya; Hugo lui-même, il faut le dire, soutint en termes très-éloquents que la vérité et le génie ne devaient se défendre que par leur innocence. Mais Hugo, Girardin, moi, nous étions des orateurs politiques accoutumés à ces sortes de discussion; Balzac y était neuf, il pouvait se croire seul et abandonné; il n'écouta que sa conscience et parla en homme de bien quand même. Son langage ému nous émut tous et nous ne fîmes, nous, qu'applaudir et confirmer ses raisons: «Que m'importe ce que vous penserez de moi! nous dit-il; la cause de la vie des hommes est une cause surhumaine. C'est Dieu qui juge, son jugement n'est pas remis à nos passions; vous le savez, vous qui avez proclamé et décrété vous-mêmes, le 1er juin, l'abolition de l'échafaud politique, décréterez-vous aujourd'hui la légitimité de la vengeance populaire?»
Tout le monde finit par être de son avis: la conscience d'un écrivain de génie intimide les sots, foudroie les méchants, rassure les lâches; c'est ce que Balzac trahit à mes yeux. Combien de jovialité apparente cachait de sérieuses et difficiles vertus! Il faut se défier des hommes de conscience.