XI.
«Mon frère était fort occupé à cette époque, dit Mme de Surville, car, indépendamment de son cours de droit et des travaux dont le chargeaient ses patrons, il avait encore à se préparer pour ses examens successifs; mais son activité, sa mémoire, sa facilité, étaient telles qu'il trouvait encore le temps d'achever ses soirées à la table de boston ou de whist de ma grand'mère, où cette douce et aimable femme lui faisait gagner, à force d'imprudences ou de distractions volontaires, l'argent qu'il consacrait à l'acquisition de ses livres. Il aima toujours ces jeux en mémoire d'elle; il s'y rappelait ses paroles, et un de ses gestes retrouvé lui semblait un bonheur arraché à la tombe!
Mon frère nous accompagnait aussi quelquefois au bal; mais, s'y étant laissé tomber malencontreusement, malgré les leçons qu'il recevait d'un maître de danse de l'Opéra, il renonça à la danse, tant le sourire des femmes qui suivit sa chute lui resta sur le coeur; il se promit alors de dominer la société autrement que par des grâces et des talents de salon, et devint seulement spectateur de ces fêtes dont plus tard il utilisa les souvenirs.
À vingt et un ans, il avait terminé son droit et passé ses examens. Mon père lui confia les projets qu'il avait pour son avenir et qui eussent conduit Honoré à la fortune; mais la fortune était alors le moindre de ses soucis.
Mon père avait protégé jadis un homme qu'il avait retrouvé, en 1814, notaire à Paris. Celui-ci, reconnaissant et pour rendre au fils le service qu'il avait reçu du père, offrait de prendre Honoré dans son étude et de la lui laisser après quelques années de stage; la caution de mon père pour une partie de la charge, un beau mariage, des prélèvements successifs sur les brillants revenus de l'étude, auraient acquitté mon frère en peu d'années.
Mais Balzac, courbé dix ans, peut-être, sur des contrats de vente, des contrats de mariage ou sur des inventaires!... lui qui aspirait secrètement à la gloire littéraire!
Sa stupéfaction fut grande à cette révélation; il déclara nettement ses désirs, et ce fut au tour de notre père d'être stupéfait.
Une vive discussion suivit. Honoré combattit éloquemment les puissantes raisons qu'on lui donnait, et ses regards, ses paroles, son accent, révélaient une telle vocation que mon père lui accorda deux ans pour faire ses preuves de talent.
Cette belle chance perdue explique la sévérité dont on usa envers lui et la rancune qu'il conserva contre le notariat, rancune qui perce dans quelques-unes de ses oeuvres.
Mon père ne céda pas, toutefois, aux désirs d'Honoré sans regrets; des événements fâcheux les augmentaient encore. Il venait d'être mis à la retraite et de subir des pertes d'argent dans deux entreprises. Enfin nous allions vivre dans une maison de campagne qu'il venait d'acheter à six lieues de Paris.
Les chefs de famille comprendront les inquiétudes de nos parents en cette circonstance. Mon frère n'avait encore donné aucune preuve de talent littéraire, et il avait sa fortune à faire; il était donc rationnel de désirer pour lui un état moins problématique que celui de littérateur! Pour une vocation telle que celle d'Honoré, vocation qu'il justifia si grandement, que de médiocrités ont été jetées en des voies malheureuses par une semblable condescendance! Aussi celle de mon père envers son fils fut-elle traitée de faiblesse et généralement blâmée par tous ceux qui s'intéressaient à nous.
On allait faire perdre à mon frère un temps précieux; l'état de littérateur pouvait-il, en aucun cas, mener à la fortune? Honoré avait-il l'étoffe d'un homme de génie? Tous en doutaient...
Qu'eût-on dit à mon père, s'il eût mis ses amis dans la confidence des offres qui lui avaient été faites?
Un intime, un peu brusque et fort absolu, déclara que, pour lui, Honoré n'était bon qu'à faire un expéditionnaire! Le malheureux _avait une belle main_, selon l'expression du maître d'écriture qu'on lui avait donné à sa sortie du collége.
--À votre place, ajouta cet ami, je n'hésiterais pas à mettre Honoré dans quelque administration où, avec votre protection, il arriverait promptement à se suffire.
Mon père jugeait alors son fils autrement que cet intime, et, ses théories aidant, il croyait à l'intelligence de ses enfants; il se contenta donc de sourire à cette sortie, tint bon et passa outre.
Il est à présumer que ses amis se séparèrent, ce soir-là, en déplorant entre eux l'aveuglement paternel...
Ma mère, moins confiante que son mari, pensa qu'un peu de misère ramènerait promptement Honoré à la soumission.
Elle l'installa donc, avant notre départ de Paris, dans une mansarde qu'il choisit près de la bibliothèque de l'Arsenal, la seule qu'il ne connût pas et où il se proposait d'aller travailler; elle meubla strictement sa chambre d'un lit, d'une table et de quelques chaises, et la pension qu'elle lui alloua pour y vivre n'eût certainement pas suffi à ses besoins les plus rigoureux, si notre mère n'eût pas laissé à Paris une vieille femme, attachée depuis vingt ans au service de la famille, qu'elle chargea de veiller sur lui. C'est cette femme qu'il appelle, dans ses lettres, l'_Iris messagère_.
Passer subitement de l'intérieur d'une maison où il trouvait l'abondance à la solitude d'un grenier où tout bien-être lui manquait, certes la transition était dure! Il ne se plaignit pas toutefois dans ce réduit, où il trouvait la liberté et portait de belles espérances que ses premières déceptions littéraires ne purent éteindre.
C'est alors que commence cette correspondance conservée par tendresse et qui devint sitôt de chers et de précieux souvenirs.
Je demande grâce pour les badinages familiers que contiennent les premiers fragments que je vais citer. Leur caractère intime appelle naturellement l'indulgence. Je n'ose les supprimer, parce qu'ils peignent merveilleusement le caractère primordial de mon frère, et que le développement successif d'une telle intelligence me semble intéressant à suivre.
Dans sa première lettre, après avoir énuméré ses frais d'emménagement (détails qui n'étaient à autres fins que de prouver à notre mère qu'il manquait déjà d'argent), il me confie qu'il a pris un domestique.
«--Un domestique!... y penses-tu, mon frère?
«--Oui, un domestique. Il a un nom aussi drôle que celui du docteur. Le sien s'appelle _Tranquille_, le mien s'appelle _Moi-même_. Mauvaise emplette, vraiment!... Moi-même est paresseux, maladroit, imprévoyant. Son maître a faim, a soif; il n'a quelquefois ni pain ni eau à lui offrir; il ne sait pas même le garantir contre le vent qui souffle à travers sa porte et sa fenêtre, comme Tulou dans sa flûte, mais moins agréablement.»
Suivent les réprimandes du maître au serviteur:
«--Moi-même?...
«--Plaît-il, monsieur?
«--Regardez cette toile d'araignée où cette grosse mouche pousse des cris à m'étourdir? Ces _moutons_ qui se promènent sous le lit, cette poussière sur les vitres qui m'aveugle?...
«Le paresseux regarde et ne bouge pas! et, malgré tous ses défauts, je ne puis me séparer de cet inintelligent _Moi-même_!...»
Dans sa seconde lettre, il s'excuse de la première, que notre mère avait trouvée fort négligée.
«Dis à maman que je travaille tant, que vous écrire est mon délassement! Alors, sauf vot' respect et le mien, je vais, comme l'âne de Sancho, par les chemins broutant tout ce que je rencontre. Je ne fais pas de brouillon (fi donc! le coeur ne connaît pas les brouillons). Si je ne ponctue pas, si je ne relis pas, c'est pour que vous me relisiez et pensiez plus longtemps à moi! Je jette ma plume aux bêtes, si ce n'est pas là une finesse de femme!...
«Vous saurez, mademoiselle, qu'on économise pour avoir ici un piano; quand ma mère et toi vous viendrez me voir, vous en trouverez un. J'ai pris mes mesures, en reculant les murs il tiendra, et si mon propriétaire ne veut pas entendre à cette petite dépense, je l'ajouterai à l'acquisition du piano, et le _Songe de Rousseau_ (morceau de Cramer fort à la mode alors) retentira dans ma mansarde, où le besoin de songes se fait généralement sentir.»
Que de travaux il médite!... des romans, des comédies, des opéras-comiques, des tragédies, sont sur la liste d'ouvrages à faire. Il ressemble à l'enfant qui a tant de paroles à dire qu'il ne sait par où commencer. C'est d'abord _Stella_ et _Coqsigrue_, deux livres qui ne virent jamais le jour! De tous ses projets de comédie de ce temps, je me souviens des _Deux Philosophes_, qu'il eût certainement repris à ses loisirs. Ces prétendus philosophes se moquaient l'un de l'autre, se querellaient sans cesse, comme des amis (disait mon frère en racontant cette pièce).
Ces philosophes, tout en méprisant les hochets de ce monde, se les disputaient sans pouvoir les obtenir, insuccès final qui les raccommodait et leur faisait maudire en commun la détestable engeance humaine!
Pour laquelle de ces oeuvres lui faut-il le Tacite de notre père, dont l'édition manque dans la bibliothèque de l'Arsenal? Ce désir fait le sujet de sa troisième lettre.
«Il me faut absolument le Tacite de mon père; il n'en a pas besoin, maintenant qu'il est dans la Chine ou dans la Bible!...»
Mon père, enthousiasmé des Chinois (peut-être à cause de leur longévité comme peuple), lisait alors les gros livres des jésuites missionnaires qui ont décrit la Chine les premiers; il annotait aussi de précieuses éditions de la Bible qu'il possédait, livre qui, en tout temps, causa son admiration.
«Il ne te faut pas longtemps pour savoir où est la clef de la bibliothèque! Papa n'est pas toujours chez lui, il se promène tous les jours! et le farinier Godard est là pour m'apporter le Tacite!
«À propos, _Coqsigrue_ dépasse présentement mes forces, il faut le ruminer et attendre pour l'écrire.
«Je n'aime pas, ma chère, tes travaux historiques et tes tableaux siècle par siècle. Pourquoi t'amuser (et le mot est mal choisi) à refaire l'ouvrage de Blair? Prends-le dans la bibliothèque, il ne doit pas être loin du Tacite, et apprends-le par coeur; mais à quoi bon? Une jeune fille en sait assez quand elle ne _fricasse_ pas Annibal avec César, ne prend pas le Trasimène pour un général d'armée, et _Pharsale_ pour une dame romaine; lis Plutarque et deux ou trois livres de ce _calibre-là_, et tu seras _calée_ pour toute ta vie, sans déroger à ton titre charmant de femme. Veux-tu donc devenir une savante? Fi!... fi!...
«J'ai fait cette nuit un rêve délicieux; je lisais Tacite que tu m'avais envoyé!...
«Talma joue maintenant Auguste dans _Cinna_. J'ai grand'peur de ne pouvoir résister à l'aller voir; mais quelle folie!... mon estomac en tremble!...
«Les nouvelles de mon ménage sont désastreuses, les travaux nuisent à la propreté. Ce coquin de _Moi-même_ se néglige de plus en plus. Il ne descend que tous les trois ou quatre jours pour les achats, va chez les marchands les plus voisins et les plus mal approvisionnés du quartier; les autres sont trop loin, et le garçon économise au moins ses pas; de sorte que ton frère (destiné à tant de célébrité) est déjà nourri absolument comme un grand homme, c'est-à-dire qu'il meurt de faim!
«Autre sinistre: le café fait d'affreux _gribouillis_ par terre; il faut beaucoup d'eau pour réparer le dégât; or, l'eau ne montant pas naturellement dans ma _céleste_ mansarde (elle y descend seulement les jours d'orage), il faudra aviser, après l'achat du piano, à l'établissement d'une machine hydraulique, si le café continue à s'enfuir, pendant que maître et serviteur bayent aux corneilles.
«Avec le Tacite, n'oublie pas de m'envoyer un couvre-pied; si tu pouvais y joindre quelque _vieillissime_ châle, il me serait bien utile. Tu ris? C'est ce qui me manque dans mon costume nocturne. Il a fallu d'abord penser aux jambes, qui souffrent le plus du froid; je les enveloppe du carrick tourangeau que Grogniart, de _boustiquante_ mémoire, _cousillonna_. (Grogniart était un petit tailleur de Tours, chargé jadis d'ajuster à la taille du fils les habits du père, et qui ne s'acquittait pas de ce travail à la satisfaction d'Honoré.)
«Le susdit carrick n'arrivant qu'à mi-corps, reste le haut, mal défendu contre la gelée, qui n'a que le toit et ma veste de molleton à traverser pour arriver à ma peau fraternelle, trop tendre, hélas! pour le supporter; de sorte que le froid _me pipe_.
«Quant à la tête, je compte sur une calotte _dantesque_, pour qu'elle puisse braver aussi l'aquilon. Ainsi équipé, j'habiterai fort agréablement mon palais!...
«Je finis cette lettre comme Caton finissait ses discours; il disait: Que Carthage soit détruite! Moi, je dis: Que le Tacite soit pris! et je suis, chère historienne, de vos quatre pieds huit pouces, le très-humble serviteur.»
Voici une lettre (d'août 1819) que je copie tout entière, après avoir préalablement donné les explications nécessaires pour la rendre intelligible.
Mon père, pour épargner à son fils des froissements d'amour-propre en cas du non-succès de ses espérances, le disait absent de Paris. C'était d'ailleurs un moyen de le préserver de toute tentation mondaine.
M. de Villers, dont il parle dans cette lettre, était un vieil ami de la famille, ancien abbé et comte de Lyon, retiré à Nogent, petit village situé près de l'Isle-Adam. Mon frère avait déjà fait plusieurs séjours chez lui; la spirituelle conversation de ce bon vieillard, ses curieuses anecdotes sur l'ancienne cour, où il avait obtenu de grands succès, les encouragements qu'il donnait à mon frère, dont il était le confident, avaient fait naître une telle affection entre eux qu'Honoré appelait plus tard l'Isle-Adam _son paradis inspirateur_.
«Tu veux des nouvelles, il faut que je les fasse; personne ne passe dans mon grenier, je ne peux donc te parler que de moi et t'envoyer autre chose que des fariboles; exemple:
«Le feu a pris rue Lesdiguières, nº 9, à la tête d'un pauvre garçon, et les pompiers n'ont pu l'éteindre. Il a été mis par une belle femme qu'il ne connaît pas: on dit qu'elle demeure aux Quatre-Nations, au bout du pont des Arts; elle s'appelle _la Gloire_.
«Le malheur est que le brûlé raisonne, et il se dit:
«Que j'aie ou non du génie, je me prépare dans les deux cas bien des chagrins!
«Sans génie, je suis flambé! il faudra passer la vie à sentir des désirs non satisfaits, de misérables jalousies, tristes peines!
«Si j'ai du génie, je serai persécuté, calomnié; je sais bien qu'alors Mlle la Gloire essuiera bien des pleurs!...
«Il serait temps encore de faire partie nulle et de devenir un M. ***, qui juge tranquillement les autres sans les connaître, qui jure après les hommes d'État sans les comprendre, qui gagne au jeu, même en écartant les atouts, l'heureux homme! et qui pourra bien un jour devenir député, parce qu'il est riche, l'homme parfait!
«Si je gagnais demain un quine à la loterie, j'aurais raison comme lui, quoi que je fasse ou dise; mais, n'ayant pas d'argent pour acheter cette espérance, je n'ai pas cette merveilleuse chance pour en imposer aux sots!... _Patraque d'humanité!..._
«Parlons plutôt de mes plaisirs! J'ai fait hier un boston chez mes propriétaires, où, après avoir entassé misères sur piccolos et avoir eu des chances d'innocent (j'avais peut-être songé à M. ***), j'ai gagné... trois sols!...
«Maman va dire: «Allons, Honoré va devenir joueur!» Point, mère, je veille sur mes passions.
«J'ai songé qu'après l'hiver laborieux que je viens de passer, quelques jours de campagne me seraient bien nécessaires!...
«Non, maman, ce n'est pas pour fuir ma bonne vache enragée: j'aime ma vache; mais quelqu'un près de vous vous dira que l'exercice et le grand air sont bien utiles à la santé de l'homme! Or donc, comme Honoré ne peut se montrer chez son père, pourquoi n'irait-il pas chez le bon M. de Villers, qui l'aime jusqu'à soutenir le pauvre rebelle?
«Une idée, mère! si vous lui écriviez pour arranger ce voyage? Allons, c'est comme si c'était fait; vous avez beau prendre votre air sévère, on sait que vous êtes bonne au fond, et l'on ne vous craint qu'à demi!
«Quand viendrez-vous me voir? boire mon café, manger des oeufs _brouillés_, _raccommodés_ sur un plat que vous m'apporterez? car si je succombe à _Cinna_, il faudra renoncer à monter mon ménage et peut-être même au piano et à la machine hydraulique.
«L'Iris messagère ne vient pas! J'achèverai demain cette lettre.»
DEMAIN.
«Pas d'Iris encore! Se dérangerait-elle?... (Elle avait soixante-dix ans.) Je ne la vois jamais qu'à la volée et toujours si essoufflée qu'elle peut à peine me rendre compte du quart de ce que je voudrais savoir. Pensez-vous à moi autant que je pense à vous? Criez-vous quelquefois au whist ou au boston: «Honoré, où es-tu?» Je ne t'ai pas dit qu'avec l'incendie j'ai eu aussi d'affreuses rages de dents. Elles ont été suivies d'une fluxion qui me rend présentement hideux.
«Qui dit: _Fais arracher?_ Que diable! on tient à ses dents, et il faut mordre, d'ailleurs, quelquefois dans mon état, quand ce ne serait qu'au travail!
«J'entends le souffle de la déesse.»