XVI.
Sa soeur s'était mariée à un homme distingué en Normandie, M. de Surville.
Il lui écrit à demi son mépris pour lui-même pendant qu'on imprime ses _Contes_ à Paris.
«Tu me demandes des détails des fêtes, et je n'ai aujourd'hui que des tristesses au coeur! Je me trouve le plus malheureux des malheureux qui vivotent sous cette belle calotte céleste que l'Éternel a brillantée de ses mains puissantes!
«Des fêtes!...c'est une triste litanie que j'ai à t'envoyer.
«Mon père, en revenant du mariage de Laurence (il avait été célébré à Paris), a eu dans sa voiture l'oeil gauche déchiré par le fouet de Louis, triste présage... Le fouet de Louis toucher à cette belle vieillesse, notre joie et notre orgueil à tous! Le coeur saigne! On a cru d'abord le mal plus grand qu'il n'est, heureusement! Le calme apparent de mon père me faisait peine, j'aurais préféré des plaintes, je me serais figuré que des plaintes l'auraient soulagé! mais il est si fier, à bon droit, de sa force morale, que je n'osais même le consoler, et la douleur du vieillard fait autant souffrir que celle d'une femme!
«Je ne pouvais ni penser ni travailler; il faut pourtant écrire, écrire tous les jours pour conquérir l'indépendance qu'on me refuse! Essayer de devenir libre à coups de romans, et quels romans! Ah! Laure, quelle chute de mes projets de gloire!
«Avec quinze cents francs de rente assurés, je pourrais travailler à ma célébrité, mais il faut le temps pour de pareils travaux, et il faut vivre d'abord! Je n'ai donc que cet ignoble moyen pour m'_indépendantiser_!
«Fais donc gémir la presse, mauvais auteur (et le mot n'a jamais été si vrai)!
«Si je ne gagne pas promptement de l'argent, le spectre de la place reparaîtra, je ne serai pas notaire toutefois, car M. T... vient de mourir. Mais je crois que M. *** me cherche sourdement une place: quel terrible homme! Comptez-moi pour mort si on me coiffe de cet éteignoir: je deviendrai un cheval de manége qui fait ses trente ou quarante tours à l'heure, mange, boit, dort à des instants réglés d'avance.
«Et l'on appelle vivre cette rotation machinale, ce perpétuel retour des mêmes choses!...
«Encore si quelqu'un jetait un charme quelconque sur ma froide existence! Je n'ai pas les fleurs de la vie et je suis pourtant dans la saison où elles s'épanouissent! À quoi bon la fortune et les jouissances quand ma jeunesse sera passée? Qu'importe des habits d'acteur si l'on ne joue plus de rôle? Le vieillard est un homme qui a dîné et qui regarde les autres manger, et moi, jeune, mon assiette est vide et j'ai faim! Laure, Laure, mes deux seuls et immenses désirs, _être célèbre et être aimé_, seront-ils jamais satisfaits?...»
· · ·
«Je t'envoie deux nouveaux ouvrages; ils sont encore fort mauvais et fort peu littéraires surtout! Tu trouveras dans l'un des deux quelques plaisanteries assez drôles et des espèces de caractères, mais un plan détestable.
«Le voile ne tombe, malheureusement, qu'après l'impression, et, quant aux corrections, il n'y faut pas songer, elles coûteraient plus que le livre. Le seul mérite de ces deux romans, ma chère, est le millier de francs qu'ils me rapportent, mais la somme n'a été réglée qu'en billets à longues échéances? Seront-ils payés?
«Je commence, toutefois, à tâter et reconnaître mes forces; sentir ce que je vaux et sacrifier la fleur de ses idées à de pareilles inepties! Il y a de quoi pleurer.
«Ah! si j'avais ma _pâtée_, j'aurais bien vite ma _niche_ et j'écrirais des livres qui resteraient peut-être!
«Mes idées changent tellement que le _faire_ changerait bientôt! Encore quelque temps, et il y aura entre le moi d'aujourd'hui et le moi de demain la différence qui existe entre le jeune homme de vingt ans et l'homme de trente! Je réfléchis, mes idées mûrissent, je reconnais que la nature m'a traité favorablement en me donnant mon coeur et ma tête. Crois-moi, chère soeur, car j'ai besoin d'une croyante, je ne désespère pas d'être un jour quelque chose; car je vois aujourd'hui que _Cromwell_ n'avait pas même le mérite d'être un embryon; quant à mes romans, ils ne valent pas le diable, mais ils ne sont pas si tentateurs.»