XVI
Depuis la base des piliers jusqu'à la cime de cinq cents pieds de la coupole, abîme de vide, les murailles élèvent avec elles jusqu'au faîte le miracle de tous les arts: chapelles, tombeaux, figures, peintures, mosaïques, balustrades de marbres précieux, symbole du crucifié, anges qui l'assistent sur la terre ou qui le reçoivent dans son éternité. J'ai eu la curiosité de monter aux trois sommets de Saint-Pierre à Rome. Le premier, celui qui règne au-dessus du niveau des murailles avant la naissance de la voûte de la coupole, présente l'aspect d'une ville immense où les ouvriers voués à la conservation de l'édifice habitent à deux ou trois cents pieds au-dessus du niveau de la place avec leurs familles et les instruments de leurs métiers. Leurs maisons disparaissent derrière les balustrades et l'ombre de cette montagne de pierre qui prend racine à leur pied, sans pour cela leur cacher le soleil.
On se repose un moment à cette hauteur, avant de tenter l'ascension du dôme. Une porte basse y conduit; l'on se trouve forcé de se courber et de grimper entre deux voûtes parallèles, l'une extérieure, l'autre intérieure, artifice de l'architecture que je n'ai pas compris, mais qui a été adopté comme une nécessité de l'art dans plusieurs autres voûtes à cathédrale, soit pour consolider la construction de ces dômes portant sur eux-mêmes, soit pour rectifier à l'oeil du spectateur les lignes harmonieuses de leurs dômes aériens. C'est ainsi que l'insecte ramperait entre l'arbre et l'écorce. De temps en temps des fenêtres, inaperçues d'en bas, laissent entrer le jour dans ces demi-ténèbres intérieures. On en sort enfin à la hauteur de la moitié de la coupole, et l'on entre en frissonnant dans le dôme lui-même. Une galerie étroite vous permet d'en contempler la profondeur, en appuyant vos mains crispées sur le parapet et la galerie. Les fidèles qu'on aperçoit d'en bas sur le pavé du temple paraissent des fourmis rampantes sur un morceau de marbre. On rentre épouvanté dans la calotte double du dôme. On poursuit sa route et l'on retrouve enfin la lumière du jour, mais on la retrouve dans le ciel. L'horizon de Rome avec sa mer, ses montagnes, ses lacs, ses forêts, ses déserts, tremble sous vos pieds; le moindre souffle du vent de mer, en se résumant de cette élévation et en heurtant ses ailes contre cet écueil isolé des cieux, résonne comme un tonnerre et semble prêt à enlever comme une feuille morte le dôme colossal qui tremble sous vos pieds. Une seule pierre, déplacée dans ces carrières de pierres superposées étage à étage, ferait pencher ce monument et vous arriveriez en poussière impalpable dans la poudre et la ruine. Vous pâlissez de la seule pensée; cependant la volonté triomphe de la terreur, il vous reste à gravir encore 75 pieds en dehors des murailles pour ramper autour du dernier petit globe, bouton de la grande coupole, et pour embrasser les bras de la croix de fer de 25 pieds qui couronne le tout. Je renonce à décrire le bruit du vent dans l'intérieur de cette oreille de bronze dont les moindres haleines de l'air frappent le tympan (que serait-ce dans la tempête?). N'importe! reprenons force et marchons toujours. Une échelle de fer aux échelons tremblants sort du dernier sommet et vous porte au tronc de la croix, que vous embrassez convulsivement comme un brin de mousse embrasse une aiguille d'un chêne; vos yeux se troublent, et vous ne voyez plus que le vide ondoyant à cinq cents pieds au-dessous de vous!
Est-ce Dieu, sont-ce des hommes qui ont mis la première et la dernière pierre à ce monument de la plus grande pensée du _Cosmos_?