XIX
LA PENSÉE.
Il n'y a pas longtemps qu'ouvrant par hasard un des cahiers d'études de ces jeunes hommes chargés par état d'étudier le principe de vie chez les animaux, et surtout chez l'homme (et que serait-ce s'il était descendu jusqu'aux plantes, existences animées, imparfaites encore, dont les racines sont du moins capables de choix et d'appropriation des substances dont elles forment les fruits, et dont le cerveau est en bas au lieu d'être en haut?); il n'y a pas longtemps, dis-je, que je restai frappé d'admiration et de vérité en lisant ces belles considérations sur le principe de la vie, base et opération progressive du _Cosmos_. Je m'écriai: Voilà un homme qui pense comme moi, et qui, à travers la matière, a deviné la _pensée_. Lisez et comprenez cette préface d'un autre _Cosmos_:
«Je crois même que la question de la vie et des destinées humaines ne peut être bien résolue que par les enchaînements de la vie universelle dont elle fait partie: une même lumière logique, éclairant et fécondant ce vaste ensemble, sera la plus saisissante des preuves pour l'esprit humain.
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«La division la plus infinie de la matière ne pourra jamais vous donner que de la matière. Le sentiment du vrai est comme l'affirmation de la nature en nous.--Le _rien sans rien_, dit le philosophe Royer-Collard, _mais je l'affirme_! De toutes les certitudes, la plus certaine est celle qui résulte des dépositions du sens intime, parce que la conscience est plus près du souvenir de l'être que le raisonnement.
«Le raisonnement a besoin de faits pour démontrer; le sens intime croit, voit, conclut, affirme sans aucun argument qu'un regard!
«Le principe de la vie est-il quelque chose de distinct de la matière?
«Ou bien est-il, sous le nom de propriété de la matière, inhérent à la matière même?
«La question, ainsi posée et acceptée, est exactement la même pour le principe de la vie morale que pour le principe de la vie corporelle.
«On n'hésite pas plus à dire de la VERTU que de la divisibilité, qu'elle est une propriété de la matière. Le principe une fois admis, que tout est matière, et rien que matière en nous, cette conséquence est naturelle. Il y a même, à la déduire ouvertement et à la soutenir, quand on croit le principe, un certain courage et une franchise plus honorables que l'indifférence.
«Il ne s'agit donc pas ici d'une simple dispute de mots, comme il semble à quelques esprits aveugles ou distraits; sous le voile des mots, la question est posée sur des substances: ici, substance matérielle, qu'admettent également les deux doctrines; là, substance d'une autre nature, et d'une nature supérieure, dont la matière n'est que le support.
«Il ne faut pas nous le dissimuler, messieurs: ce n'est rien moins que l'ordre moral qui est en question sous les deux doctrines contraires.
«Dans un cas, les destinées de l'homme sont celles de la matière: la vie humaine est un écoulement, qui commence à l'organisation, qui finit à la dissolution, et qui s'épanche, comme le fleuve, sur une pente fatale, des glaciers à l'Océan.
«Dans l'autre cas, les destinées, ou plutôt les prédestinations de l'homme, rarement réalisées, sont celles du principe supérieur supporté par la matière; dans la mesure même où l'homme entre en possession de ce principe supérieur, il en partage la nature et les destinées, et par les responsabilités d'ici-bas, et par les espérances immortelles.
«Il n'est pas un des sentiments, pas une des pensées, pas un des actes de l'homme, sur lesquels la doctrine acceptée ne retentisse, à l'insu même de l'homme;
«Comme il n'est pas une seule des réactions chimiques d'un corps, sur laquelle ne rejaillisse sa simplicité ou sa dualité de composition.
«Introduisez votre doctrine dans la loi, interdisez aux juges la recherche du principe des actes, et à l'instant même où l'intention s'évanouit, où il ne reste plus que l'organisme du fait, toute moralité s'évanouit avec elle, et l'homicide par imprudence devient l'égal du meurtre avec préméditation. Introduisez dans les moeurs votre abstention de la recherche des causes, et bientôt, des deux éléments prédestinés de tout acte humain, l'intention morale et l'action, le droit et le fait, il ne reste plus que le fait.
«Prise à ce sommet humain de la vie, c'est-à-dire aux régions morales de l'échelle vitale universelle, la question du principe de la vie n'est donc pas oiseuse.
«Mais ce sommet est préparé par tout ce qui précède, et la question de matière pure ou de principe incorporé dans la matière est la même à tous les degrés de l'échelle.
«Les principes incorporés peuvent varier et varient, en effet, à chacun de ces degrés; mais la question de l'incorporation, c'est-à-dire de la simplicité ou de la dualité de substance, est partout la même.
«Abordons franchement la question.»