XVIII
Dans des temps plus rapprochés de nous, les premiers monuments de la littérature des Arabes conservent encore un reflet affaibli de cette grande manière de contempler la nature, qui fut, à une époque si reculée, un trait distinctif de la race sémitique. Je rappellerai à ce sujet la description pittoresque de la vie des Bédouins au désert par le grammairien Asmai, qui a rattaché ce tableau au nom célèbre d'Antar, et l'a réuni dans un grand ouvrage avec d'autres légendes chevaleresques antérieures au mahométisme. Le héros de cette nouvelle romantique est le même Antar, de la tribu d'Abs, fils du favori Scheddad et d'une esclave noire, dont les vers sont au nombre des poëmes couronnés, suspendus dans la Kaaba (Moallakât). Le savant traducteur anglais, M. Terrick Hamilton, a déjà appelé l'attention sur les accents bibliques qui résonnent comme un écho dans les vers d'Antar. Asmai fait voyager le fils du désert à Constantinople; c'est pour lui une occasion d'opposer d'une manière pittoresque la civilisation grecque et la rudesse de la vie nomade. Que d'ailleurs, dans les plus anciennes poésies des Arabes, la description du sol n'ait tenu que peu de place, il n'y a pas là de quoi s'étonner, si l'on songe, ainsi que l'a remarqué un orientaliste très-versé dans cette littérature, M. Freitag, de Bonn, que l'objet principal des poëtes arabes est le récit des faits d'armes, l'éloge de l'hospitalité et la fidélité dans l'amour. On peut citer en outre chez les Anglais Milton, dans sa description d'Éden; chez les Français, Rousseau, Buffon, Bernardin de Saint-Pierre; enfin Chateaubriand, que M. de Humboldt appelle son ami. M. de Humboldt est, comme moi, fanatique de _Paul et Virginie_.
Voici comment il en parle:
«Puisque nous sommes revenu aux prosateurs, nous nous arrêterons avec plaisir sur la création qui a valu à Bernardin de Saint-Pierre la meilleure partie de sa gloire. Le livre de _Paul et Virginie_, dont on aurait peine à trouver le pendant dans une autre littérature, est simplement le tableau d'une île située dans la mer des tropiques, où, tantôt à couvert sous un ciel clément, tantôt menacées par la lutte des éléments en fureur, deux figures gracieuses se détachent du milieu des plantes qui couvrent le sol de la forêt, comme d'un riche tapis de fleurs. Dans ce livre, ainsi que dans la _Chaumière indienne_, et même dans les _Études de la nature_, déparées malheureusement par des théories aventureuses et par de graves erreurs de physique, l'aspect de la mer, les nuages qui s'amoncellent, le vent qui murmure à travers les buissons de bambous, les hauts palmiers qui courbent leurs têtes, sont décrits avec une vérité inimitable. _Paul et Virginie_ m'a accompagné dans les contrées dont s'inspira Bernardin de Saint-Pierre; je l'ai relu pendant bien des années avec mon compagnon et mon ami M. Bonpland. Que l'on veuille bien me pardonner ce rappel d'impressions toutes personnelles. Là, tandis que le ciel du Midi brillait de son pur éclat, ou que par un temps de pluie, sur les rives de l'Orénoque, la foudre en grondant illuminait la forêt, nous avons été pénétrés tous deux de l'admirable vérité avec laquelle se trouve représentée, en si peu de pages, la puissante nature des tropiques, dans tous ses traits originaux. Le même soin des détails, sans que l'impression de l'ensemble en soit jamais troublée, sans que jamais la libre imagination du poëte se lasse d'animer la matière qu'il met en oeuvre, caractérise l'auteur d'_Atala_, de _René_, des _Martyrs_ et des Voyages en Grèce et en Palestine. Dans ces créations, sont rassemblés et reproduits avec d'admirables couleurs tous les contrastes que le paysage peut offrir sous les latitudes les plus opposées.»
LAMARTINE.
(_La suite au prochain Entretien._)
CXIVe ENTRETIEN.
LA SCIENCE OU LE COSMOS,
PAR M. DE HUMBOLDT.
(TROISIÈME PARTIE.)