III.
Il n'avait jamais lutté avec la nature; s'amuser et plaire avait été sa seule loi. Le prodigieux succès de son premier et léger ouvrage, à Turin (le _Voyage autour de ma chambre_), ne l'avait pas porté à recommencer. Il ne visait point à la gloire: il laissait la prophétie à son frère, la politique aux hommes d'État. Seulement, il avait la sensibilité vive et maladive, et quand une chose l'avait impressionné fortement à une époque quelconque de sa vie, il se souvenait toujours, et il n'avait point de trêve en lui-même tant qu'il n'avait pas fait éprouver aux autres ce qu'il portait perpétuellement en lui. Il ne le faisait point en exagérant l'impression et en ajoutant la rhétorique à la vérité, mais en revoyant en lui-même ce qu'il avait vu et en racontant simplement et candidement ce qu'il avait vu et senti. Son talent n'était qu'une lecture intérieure, une intuition renouvelée, qui faisait éclater le sourire ou couler les larmes quand il avait souri ou quand il avait pleuré. Une fois séparé de sa patrie par les steppes de la Moscovie, il revit en paix ce qu'il avait vu en Savoie, et il écrivit, dans le style de _l'Imitation_ de J.-C., quelques pages incomparables et immortelles, un livre intitulé _le Lépreux de la cité d'Aoste_. Nous disons livre pour ne pas dire cri ou gémissement.
C'est le livre dont nous allons vous entretenir aujourd'hui. Quand un homme de talent est malheureux, ruiné ou exilé par l'infortune, loin des montagnes ou des ravins qui l'ont vu naître; quand les lieux, le temps, les personnes se représentent à lui comme des angoisses ou des remords, et qu'il ne les apaise qu'en les exprimant, sa douleur devient du génie, et il sort alors de son âme des cris qui sont l'apogée des tristesses humaines. On dit: Qu'est-ce qui a poussé ce gémissement? On ne sait pas son nom. Ce n'est pas un homme, c'est quelque chose d'humain.
Tel fut l'effet produit sur les êtres sensibles quand le _Lépreux de la cité d'Aoste_ parut,--l'évangile de la douleur.--Il lui manquait une page que Job lui-même n'avait pas écrite: la suprême douleur de l'isolement dans le martyre.
Xavier de Maistre l'écrivit.
Elle subsistera quand les paradoxes de son frère auront mille fois disparu. Ce n'est pas un homme qui a écrit le _Lépreux_, c'est la douleur faite homme.
Cette page n'existait pas encore pour le public au moment où je connus Louis de Vignet, neveu de Xavier.
Louis portait quelque chose de la mélancolie du _Lépreux_ sur ses traits de dix-sept ans.