‹ Cours familier de Littérature - Volume 20Chapitre 32 sur 77 · XVIII.

XVIII.

Là est le vice de l'entreprise, là est le motif pour lequel la France ne l'a pas comprise, l'Espagne l'a suspectée, l'Angleterre l'a désertée. La France y ramènera par sa loyauté mieux prouvée l'Angleterre et l'Espagne, ou bien elle agira seule avec des forces prépondérantes; l'Amérique espagnole sera protégée, les États-Unis seront réprimés, l'Espagne et l'Angleterre seront ramenées, et cette grande entreprise sera l'honneur de ce siècle en Europe et l'honneur de la France dans l'Amérique espagnole.

On conçoit aisément que ce peuple n'a encore presque aucune des conditions d'une littérature américaine. Les Mexicains d'avant la conquête, les prétendus sauvages de _Montezuma_, les Péruviens avec leurs poëmes de _quippos_, étaient à cet égard bien plus avancés. Les monuments gigantesques des Aztèques ont laissé sur la terre des traces d'intelligence et de force très-supérieures jusqu'ici aux édifices exclusivement utilitaires des Américains du Nord. Les pionniers ne construisent pas pour les siècles, les scieurs de long ne savent qu'abattre pour les dépecer ces grands arbres aristocratiques des forêts, qu'ils jouissent de jeter à terre comme les envieux des supériorités de la nature. Leur éloquence est le débat de leur assemblée publique, où ils portent la rudesse de leurs moeurs violentes et où les brutalités du geste et du poing fermé suppléent à ces belles violences morales que les grands orateurs de l'Europe antique ou moderne exercent à l'aide de la persuasion et de la logique sur les hommes d'élite rassemblés pour chercher, en commun, la raison et le droit des choses. Leurs journaux, innombrables parce qu'ils coûtent peu, ne sont que des recueils d'annonces, des charlatanismes recommandés par les _Barnum_ de la presse, des recueils de calomnies et d'invectives jetées quotidiennement aux divers partis pour leur prêter des appellations odieuses ou des accusations triviales propres à se décréditer mutuellement les uns les autres, et s'arracher les abonnés. Leurs salons se tiennent dans les hôtelleries; leurs cercles d'hommes, qui ne sont tempérés par aucune bienveillance et par aucune politesse féminine, ne sont que des clubs de trafiquants acharnés utilisant leur repos même pour leur fortune à la fin du jour, fiers de ne connaître que ce qui rapporte, et ne s'entretenant que des entreprises réelles ou illusoires où l'on peut centupler son capital. Leur liberté toute personnelle a toujours quelque chose d'hostile à quelqu'un, l'absence de bienveillance leur donne en général le ton et l'attitude de quelqu'un qui craint qu'on ne l'insulte, ou qui cherche à force d'orgueil dans le maintien à prévenir l'insulte qu'on voudrait lui faire. Ils connaissent eux-mêmes le _désagrément_ habituel de leurs moeurs. Un de leurs rares orateurs politiques, le plus éloquent et le plus honnête, que l'envie nationale a toujours empêché de s'élever à la présidence de la république pour crime de supériorité, me disait un jour: «Notre liberté consiste _à faire tout ce qui peut être le plus désagréable à nos voisins_.» L'art d'être désagréable est leur seconde nature. Plaire est le symptôme d'aimer. Ils n'aiment personne; personne ne les aime. C'est l'expiation des égoïstes. L'histoire ne présente pas une physionomie de peuple pareil à celui-là; fierté, froideur, correction des traits, mécanisme des gestes, tabac mâché dans la bouche, crachoir sous les pieds, jambes étendues contre les jambages de la cheminée ou repliées sur la cuisse sans souci des bienséances que l'homme doit à l'homme, accent bref, monotone, impérieux, personnalité dédaigneuse empreinte dans tous les traits: voilà un de ces autocrates de l'or.