XX.
Nous avons dit qu'il ne pouvait point y avoir encore de littérature dans un tel pays, exclusivement adonné aux intérêts matériels.
Comment y aurait-il une littérature dans un pays où il n'y a ni spiritualisme, ni philosophie, ni histoire, ni poésie, ni éducation nationale?
Ce serait un phénomène inexplicable. Ce phénomène est apparu cependant; c'est de quoi nous voulons vous parler aujourd'hui. Il est vrai que cette ébauche de littérature ne s'est rencontrée que dans une partie de la science utile, l'histoire naturelle; ici même le pays a prévalu sur l'homme.
AUDUBON, c'est l'écrivain dont il s'agit, aurait été partout ailleurs un grand philosophe, un grand orateur, un grand poëte, un grand homme d'État, un J.-J. Rousseau, un Montesquieu, un Chateaubriand; là il n'a pu être qu'un naturaliste, un peintre et un descripteur d'oiseaux d'Amérique, un Buffon des États du Nord, mais un Buffon de génie passant sa vie dans les forêts vierges, au lieu de la passer au jardin du roi et autour d'une table à écrire dans sa seigneuriale tour du château de Montbard, un Buffon voyant par ses propres yeux ce qu'il décrit et décrivant d'après nature, un Buffon enfin comprenant l'intelligence et la langue des animaux au lieu de les nier stupidement comme Malebranche, entrant dans leurs amours, dans leurs passions, dans leurs moeurs, et écrivant avec l'enthousiasme de la solitude quelques pages de la grande épopée animale de la création.