VIII.
«Un jour je lui dis:
«J'ai toujours été étonné de l'idée de ces savants qui semblent croire que la poésie ne sort pas de la vie, mais des livres. Ils sont toujours à dire: Ceci vient de là, et ceci vient d'ici! S'ils trouvent dans Shakspeare, par exemple, des passages qui se trouvent aussi chez les anciens, il faut que Shakspeare les ait pris aux anciens! Ainsi, dans Shakspeare, un personnage, en voyant une charmante jeune fille, dit: «Heureux les parents qui la nomment leur fille; heureux le jeune homme qui l'amènera comme fiancée!» Et parce que le même trait se trouve dans Homère, il faut que Shakspeare le doive à Homère! Est-ce assez bizarre! Comme s'il fallait aller si loin pour trouver ces choses-là, et comme si tous les jours on n'en avait pas sous les yeux, on n'en sentait pas, on n'en disait pas de pareilles!
«--Oui, c'est bien vrai, c'est fort ridicule, dit Goethe.
«--Lord Byron, continuai-je, ne se montre pas plus sage lorsqu'il dépèce votre _Faust_ et prétend que vous aurez pris cela ici, et ceci là.»
«--Toutes les belles choses que lord Byron cite, dit Goethe, je ne les avais, pour la plupart, pas même lues, et j'y ai encore moins pensé, quand j'ai fait le _Faust_. Mais lord Byron n'est grand que lorsqu'il écrit ses vers; dès qu'il veut raisonner, c'est un enfant. Aussi il ne sait pas se défendre contre les sottes attaques, précisément du même genre, qui lui ont été faites dans son propre pays; il aurait dû prendre un langage bien plus énergique. «Ce qui est là m'appartient! aurait-il dû dire; que je l'aie pris dans la vie ou dans un livre, c'est indifférent; il ne s'agissait pour moi que de savoir bien l'employer!» Walter Scott s'est servi d'une scène de mon _Egmont_, il en avait le droit; il l'a fait avec intelligence, il ne mérite que des éloges. Il a aussi, dans un de ses romans, imité le caractère de ma _Mignon_; avec autant de sagacité? c'est une autre question. Le _Diable métamorphosé_ de lord Byron est une suite de _Méphistophélès_, c'est fort bien! Si par une fantaisie d'originalité, il avait voulu s'en écarter, il aurait été obligé de faire plus mal. Mon Méphistophélès chante une chanson de Shakspeare, et qu'est-ce qui l'en empêcherait? Pourquoi me serais-je fatigué à en chercher une nouvelle, si celle de Shakspeare convenait et disait justement ce qu'il fallait dire? L'exposition de mon _Faust_ a aussi quelque ressemblance avec celle de _Job_, tout cela est fort bien et j'en suis plutôt à louer qu'à blâmer.»
Ici Goethe se trompe, ou fait du sophisme en faveur de sa vanité.--_Je prends mon bien où je le trouve_, est un mauvais mot et un mauvais raisonnement de Molière. Dans la nature? oui; dans l'art? non. L'art appartient à l'artiste et non au copiste. Toute imitation est un larcin.