‹ Cours familier de Littérature - Volume 20Chapitre 70 sur 77 · XI.

XI.

Un second jugement de lui sur Byron est d'une justesse qui diminue l'enthousiasme, le voici: Il n'est pas juste que la haine et l'immoralité reçoivent la récompense de la charité et de l'amour. Le sublime de Byron, c'est la haine et le mépris.

Écoutez Goethe:

«Si Byron avait eu l'occasion de se décharger au parlement, par des paroles fréquentes et amères, de toute l'opposition qui était en lui, il aurait été comme poëte bien plus pur. Mais comme au parlement il a à peine parlé, il a conservé en lui tout ce qu'il avait sur le coeur contre sa nation, et pour s'en délivrer il ne lui est resté d'autre moyen que de le convertir et de l'exprimer en poésie. Si j'appelais une grande partie des oeuvres négatives de Byron des discours au Parlement comprimés, je crois que je les caractériserais par un nom qui ne serait pas sans justesse.»

«Nous avons enfin parlé d'un des poëtes allemands contemporains qui s'est fait un grand nom depuis quelque temps[24], et dont nous avons aussi blâmé l'esprit négatif.

[Note 24: «Sans doute Henri Heine, qui a publié ses premières poésies en 1822.»]

«Il ne faut pas le nier, dit Goethe, il a d'éclatantes qualités, mais il lui manque _l'amour_. Il aime aussi peu ses lecteurs et les poëtes ses émules que lui-même, et il mérite qu'on lui applique le mot de l'Apôtre: «Si je parlais avec une voix d'homme et d'ange, et que je n'eusse pas l'amour, je serais un airain sonore, une cymbale retentissante.» Encore ces jours-ci je lisais ses poésies, et je n'ai pu méconnaître la richesse de son talent; mais, je le répète, l'amour lui manque, et par là il n'exercera jamais autant d'influence qu'il l'aurait dû. On le craindra, et il deviendra le dieu de ceux qui seraient volontiers négatifs comme lui, mais qui n'ont pas son talent.»

«Mercredi, 3 janvier 1827.

«Aujourd'hui, à dîner, nous avons causé des excellents discours de Canning pour le Portugal.

«Il y a des gens, dit Goethe, qui prétendent que ces discours sont grossiers, mais ces gens-là ne savent pas ce qu'ils veulent; il y a en eux un besoin maladif de fronder tout ce qui est grand. Ce n'est pas là de l'opposition, c'est pur besoin de fronder. Il faut qu'ils aient quelque chose de grand qu'ils puissent haïr. Quand Napoléon était encore de ce monde, ils le haïssaient, et ils pouvaient largement se décharger sur lui. Quand ce fut fini avec lui, ils frondèrent la Sainte-Alliance, et pourtant jamais on n'a rien trouvé de plus grand et de plus bienfaisant pour l'humanité. Voici maintenant le tour de Canning. Son discours pour le Portugal est l'oeuvre d'une grande conscience. Il sait très-bien quelle est l'étendue de sa puissance, la grandeur de sa situation, et il a raison de parler comme il sent. Mais ces sans-culottes ne peuvent pas comprendre cela, et ce qui, à nous autres, nous paraît grand, leur paraît grossier. La grandeur les gêne, ils n'ont pas d'organe pour la respecter, elle leur est intolérable.»

«Jeudi soir, 4 janvier 1827.

«Goethe a beaucoup loué les poésies de Victor Hugo. Il a dit:

«C'est un vrai talent, sur lequel la littérature allemande a exercé de l'influence. Sa jeunesse poétique a été malheureusement amoindrie par le pédantisme du parti classique, mais le voilà qui a _le Globe_ pour lui: il a donc partie gagnée[25]. Je le comparerais avec Manzoni. Il a une grande puissance pour voir la nature extérieure, et il me semble absolument aussi remarquable que MM. de Lamartine et Delavigne[26]. En examinant bien, je vois d'où lui et tous les nouveaux talents du même genre viennent. Ils descendent de Chateaubriand, qui, certes, est très-remarquable par son talent rhétorico-poétique. Pour voir comment écrit Victor Hugo, lisez seulement ce poëme sur Napoléon: _les Deux Îles._»

[Note 25: «L'article du Globe, du 2 janvier 1827, que Goethe venait de lire, est de M. Sainte-Beuve. Cet article, consacré à la critique des _Odes et Ballades_, tout en saluant le génie qui éclate dans maint passage, indique avec une finesse prophétique quels sont les penchants dangereux contre lesquels le poëte doit se mettre en garde pour l'avenir.--Dans le mois de novembre 1826, _le Globe_ avait déjà extrait du troisième recueil des poésies de V. Hugo, qui allait paraître, _la Fée et la Péri_, _les Deux Îles_ et le _Chant de fête de Néron_.»]

[Note 26: «En 1827, Victor Hugo était encore un débutant que l'on traitait comme un jeune homme d'espérance; au contraire, Casimir Delavigne était depuis longtemps célèbre, et on reconnaissait en lui le chef de l'école classique. La comparaison entre les deux écrivains n'a donc, à cette époque, rien que de naturel.»]

«Goethe me tendit le livre, et resta près du poêle. Je lus.

«--N'a-t-il pas d'excellentes images? dit Goethe, et n'a-t-il pas traité son sujet avec une liberté d'esprit complète?»

«Et en parlant ainsi, il revint vers moi:

«Voyez ce passage, comme c'est beau!»

«Il lut le passage où le poëte parle de la foudre remontant pour frapper le héros:

«Il a bâti si haut son aire impériale Qu'il nous semble habiter cette sphère idéale Où jamais on n'entend un nuage éclater! Ce n'est plus qu'à ses pieds que gronde la tempête; Il faudrait, pour frapper sa tête, Que la foudre pût remonter! La foudre remonta! Renversé de son aire...»

«Voilà qui est beau! car l'image est vraie, et on l'observera dans les montagnes; quand on a un orage au-dessous de soi, on voit souvent l'éclair jaillir de bas en haut. Ce que je loue dans les Français, c'est que leur poésie ne quitte jamais le terrain solide de la réalité. On peut traduire leurs poésies en prose, l'essentiel restera. Cela vient de ce que les poëtes français ont des connaissances; mais nos fous allemands croient qu'ils perdront leur talent s'ils se fatiguent pour acquérir du savoir; tout talent pourtant doit se soutenir en s'instruisant toujours, et c'est seulement ainsi qu'il parviendra à l'usage complet de ses forces. Mais laissons-les; ceux-là, on ne les aidera pas; quant au vrai talent, il sait trouver sa route. Les jeunes poëtes qui se montrent maintenant en foule ne sont pas de vrais talents; ce ne sont que des impuissants à qui la perfection de la littérature allemande a donné l'envie de créer.--Que les Français quittent le pédantisme et s'élèvent dans la poésie à un art libre, il n'y a rien d'étonnant. Diderot et des esprits analogues au sien ont déjà, avant la révolution, cherché à ouvrir cette voie. Puis la révolution elle-même, et l'époque de Napoléon, ont été favorables à cette cause. Si les années de guerre, en ne permettant pas à la poésie d'attirer sur elle un grand intérêt, ont été par là pour un instant défavorables aux muses, il s'est cependant, pendant cette époque, formé une foule d'esprits libres, qui maintenant, pendant la paix, se recueillent et font apparaître leurs remarquables talents.»

«Je demandai à Goethe si le parti classique avait été aussi l'adversaire de l'excellent Béranger.

«Le genre dans lequel Béranger a composé, dit-il, est un vieux genre national auquel on était accoutumé; cependant, pour maintes choses, il a su prendre un mouvement plus libre que ses prédécesseurs, et aussi il a été attaqué par le parti du pédantisme.»

Il ne sentait des poëtes français de nos jours comme grandiose que Mérimée et Béranger. L'esprit lui éclipsait le génie. Chateaubriand, Hugo et autres, lui faisaient peu d'impression; toujours Mérimée, toujours Béranger. C'était le temps de ce petit journal _le Globe_ qui ne vantait que le persiflage, et qui préparait le régime amphibie des doctrinaires.

«Mercredi, 31 janvier 1827.

«J'ai dîné avec Goethe.

«--Ces jours-ci, depuis que je vous ai vu, m'a-t-il dit, j'ai fait des lectures nombreuses et variées, mais j'ai lu surtout un roman chinois qui m'occupe encore et qui me paraît excessivement curieux.

«--Un roman chinois! dis-je, cela doit avoir un air bien étrange.

«--Pas autant qu'on le croirait. Ces hommes pensent, agissent et sentent presque tout à fait comme nous, et l'on se sent bien vite leur égal; seulement chez eux tout est plus clair, plus pur, plus moral; tout est raisonnable, bourgeois, sans grande passion et sans hardis élans poétiques, ce qui fait ressembler ce roman à mon _Hermann et Dorothée_ et aux oeuvres de Richardson. La différence, c'est la vie commune que l'on aperçoit toujours chez eux entre la nature extérieure et les personnages humains. Toujours on entend le bruit des poissons dorés dans les étangs, toujours sur les branches chantent les oiseaux; les journées sont toujours sereines et brillantes de soleil, les nuits toujours limpides; on parle souvent de la lune, mais elle n'amène aucun changement dans le paysage; sa lumière est claire comme celle du jour même. Et l'intérieur de leurs demeures est aussi coquet et aussi élégant que leurs tableaux. Par exemple: «J'entendis le rire des aimables jeunes filles, et, lorsqu'elles frappèrent mes yeux, je les vis assises sur des chaises de fin roseau.»--Vous avez ainsi tout d'un coup la plus charmante situation, car on ne peut se représenter des chaises de roseau sans avoir l'idée d'une légèreté et d'une élégance extrêmes.--Et puis un nombre infini de légendes, qui se mêlent toujours au récit et sont employées pour ainsi dire proverbialement. Par exemple, c'est une jeune fille dont les pieds sont si légers et si délicats, qu'elle pouvait se balancer sur une fleur sans la briser. C'est un jeune homme, dont la conduite est si morale et si honorable, qu'il a eu l'honneur, à trente ans, de parler avec l'empereur. C'est ensuite un couple d'amants qui dans leur longue liaison ont vécu avec tant de retenue que, se trouvant forcés de rester une nuit entière l'un près de l'autre, dans une chambre, ils la passent en entretiens sans aller plus loin. Et ainsi toujours des légendes sans nombre, qui toutes ont trait à la moralité et à la convenance. Mais aussi, par cette sévère modération en toutes choses, l'empire chinois s'est maintenu depuis des siècles, et par elle il se maintiendra dans l'avenir.--J'ai trouvé dans ce roman chinois un contraste bien curieux avec les chansons de Béranger, qui ont presque toujours pour fond une idée immorale et libertine, et qui par là me seraient très-antipathiques, si ces sujets, traités par un aussi grand talent que Béranger, ne devenaient pas supportables, et même attrayants. Mais, dites vous-même, n'est-ce pas bien curieux que les sujets du poëte chinois soient si moraux et que ceux du premier poëte de la France actuelle soient tout le contraire?

«--Un talent comme Béranger, dis-je, ne pourrait rien faire d'un sujet moral.

«--Vous avez raison, c'est précisément à propos des perversités du temps que Béranger révèle et développe ce qu'il y a de supérieur dans sa nature.

«--Mais, dis-je, ce roman chinois est-il un de leurs meilleurs?

«--Aucunement, les Chinois en ont de pareils par milliers et ils en avaient déjà quand nos aïeux vivaient encore dans les bois. Je vois mieux chaque jour que la poésie est un bien commun de l'humanité, et qu'elle se montre partout dans tous les temps, dans des centaines et des centaines d'hommes. L'un fait un peu mieux que l'autre, et surnage un peu plus longtemps, et voilà tout. M. de Mathisson ne doit pas croire que c'est à lui que sera réservé le bonheur de surnager, et je ne dois pas croire que c'est à moi; mais nous devons tous penser que le don poétique n'est pas une chose si rare, et que personne n'a de grands motifs pour se faire de belles illusions parce qu'il aura fait une bonne poésie. Nous autres Allemands, lorsque nous ne regardons pas au-delà du cercle étroit de notre entourage, nous tombons beaucoup trop facilement dans cette présomption pédantesque. Aussi j'aime à considérer les nations étrangères et je conseille à chacun d'agir de même de son côté. La littérature _nationale_, cela n'a plus aujourd'hui grand sens; le temps de la littérature _universelle_ est venu, et chacun doit aujourd'hui travailler à hâter ce temps.»

«--Quel est le plus grand philosophe de tous?» lui demandai-je.

«--C'est Kant,» me répondit-il sans hésiter.