‹ Cours familier de Littérature - Volume 21Chapitre 101 sur 192 · XLIX

XLIX

Je m'arrêtai à Pise pendant quelques jours pour y admirer les beautés de la cathédrale et du _Campo Santo_, ce monument de marbre du XIIIe siècle, et les quais magnifiques et solitaires, témoins aujourd'hui muets d'une grandeur évanouie. J'y fis connaissance avec un ami de madame de Staël, l'aimable professeur Rosini, auteur de la _Monaca de Monza_, avec lequel j'entretins depuis une amitié qui ne s'éteignit qu'à sa mort.

De là, je me rendis à Lucques par une route entrecoupée de riants villages où les pampres déjà jaunissants, suspendus en guirlandes, semaient les bords des fossés de feuilles de vigne et d'oliviers.

Je ne fis que traverser la ville, et je descendis à _Saltochio_, superbe villa antique qu'habitait le marquis de La Maisonfort, de l'autre côté de la plaine, sur la route des bains. J'y pris possession d'un appartement que voulut bien m'offrir le ministre de France. Nous y fîmes ensemble plus de poésie que de diplomatie. La sérénité limpide de ce beau ciel au commencement de l'automne m'inspira ces mélancolies qui se répandent sur le bonheur même, comme le clair de lune de ces climats sur la nuit d'un beau jour.

En voici une que j'écrivis dès les premiers jours de mon arrivée à _Saltochio_; je la donne ici avec le commentaire qu'on retrouve dans mes oeuvres complètes:

PENSÉE DES MORTS

Voilà les feuilles sans sève Qui tombent sur le gazon; Voilà le vent qui s'élève Et gémit dans le vallon; Voilà l'errante hirondelle Qui rase du bout de l'aile L'eau dormante des marais; Voilà l'enfant des chaumières Qui glane sur les bruyères Le bois tombé des forêts.

L'onde n'a plus le murmure Dont elle enchantait les bois; Sous des rameaux sans verdure Les oiseaux n'ont plus de voix; Le soir est près de l'aurore; L'astre à peine vient d'éclore, Qu'il va terminer son tour; Il jette par intervalle Une lueur, clarté pâle Qu'on appelle encore un jour.

L'aube n'a plus de zéphire Sous ses nuages dorés; La pourpre du soir expire Sous les flots décolorés; La mer solitaire et vide N'est plus qu'un désert aride Où l'oeil cherche en vain l'esquif; Et sur la grève plus sourde La vague orageuse et lourde N'a qu'un murmure plaintif.

La brebis sur les collines Ne trouve plus le gazon, Son agneau laisse aux épines Les débris de sa toison. La flûte aux accords champêtres Ne réjouit plus les hêtres Des airs de joie ou d'amours, Toute herbe aux champs est glanée: Ainsi finit une année, Ainsi finissent nos jours!

C'est la saison où tout tombe Aux coups redoublés des vents; Un vent qui vient de la tombe Moissonne aussi les vivants: Ils tombent alors par mille, Comme la plume inutile Que l'aigle abandonne aux airs, Lorsque des plumes nouvelles Viennent réchauffer ses ailes À l'approche des hivers.

C'est alors que ma paupière Vous vit pâlir et mourir, Tendres fruits qu'à la lumière Dieu n'a pas laissés mûrir! Quoique jeune sur la terre, Je suis déjà solitaire Parmi ceux de ma saison; Et quand je dis en moi-même: Où sont ceux que ton coeur aime? Je regarde le gazon.

Leur tombe est sur la colline, Mon pied le sait: la voilà! Mais leur essence divine, Mais eux, Seigneur, sont-ils là? Jusqu'à l'indien rivage Le ramier porte un message Qu'il rapporte à nos climats; La voile passe et repasse: Mais de son étroit espace Leur âme ne revient pas.

Ah! quand les vents de l'automne Sifflent dans les rameaux morts, Quand le brin d'herbe frissonne, Quand le pin rend ses accords, Quand la cloche des ténèbres Balance ses glas funèbres, La nuit, à travers les bois, À chaque vent qui s'élève, À chaque flot sur la grève, Je dis: N'es-tu pas leur voix?

Du mois, si leur vois si pure, Est trop vague pour nos sens, Leur âme en secret murmure De plus intimes accents; Au fond des coeurs qui sommeillent, Leurs souvenirs qui s'éveillent Se pressent de tous côtés, Comme d'arides feuillages Que rapportent les orages Au tronc qui les a portés.

C'est une mère ravie À ses enfants dispersés, Qui leur tend, de l'autre vie, Ces bras qui les ont bercés; Des baisers sont sur sa bouche; Sur ce sein qui fut leur couche Son coeur les rappelle à soi; Des pleurs voilent son sourire, Et son regard semble dire: «Vous aime-t-on comme moi?»

C'est une jeune fiancée Que, le front ceint du bandeau, N'emporta qu'une pensée De sa jeunesse au tombeau: Triste, hélas! dans le ciel même, Pour revoir celui qu'elle aime Elle revient sur ses pas, Et lui dit: «Ma tombe est verte. Sur cette terre déserte Qu'attends-tu? Je n'y suis pas!»

C'est un ami de l'enfance Qu'aux jours sombres du malheur Nous prêta la Providence Pour appuyer notre coeur. Il n'est plus; notre âme est veuve, Il nous suit dans notre épreuve, Et nous dit avec pitié: «Ami, si ton âme est pleine, De ta joie ou de ta peine Qui portera la moitié?»

C'est l'ombre pâle d'un père Qui mourut en nous nommant; C'est une soeur, c'est un frère Qui nous devance un moment. Sous notre heureuse demeure, Avec celui qui les pleure, Hélas! ils dormaient hier! Et notre coeur doute encore, Que le ver déjà dévore Cette chair de notre chair!

L'enfant dont la mort cruelle Vient de vider le berceau, Qui tomba de la mamelle Au lit glacé du tombeau; Tous ceux enfin dont la vie, Un jour ou l'autre ravie, Emporte une part de nous, Murmurent sous la poussière: «Vous qui voyez la lumière, De nous vous souvenez-vous?»

Ah! vous pleurer est le bonheur suprême, Mânes chéris de quiconque a des pleurs! Vous oublier, c'est s'oublier soi-même: N'êtes-vous pas un débris de nos coeurs?

En avançant dans notre obscur voyage, Du doux passé l'horizon est plus beau: En deux moitiés notre âme se partage, Et la meilleure appartient au tombeau!

Dieu de pardon! leur Dieu! Dieu de leurs pères! Toi que leur bouche a si souvent nommé, Entends pour eux les larmes de leurs frères! Prions pour eux, nous qu'ils ont tant aimé!

Ils t'ont prié pendant leur courte vie, Ils ont souri quand tu les as frappés! Ils ont crié: «Que ta main soit bénie!» Dieu, tout espoir, les aurais-tu trompés?

Et cependant pourquoi ce long silence? Nous auraient-ils oubliés sans retour? N'aiment-ils plus? Ah! ce doute t'offense! Et toi, mon Dieu, n'es-tu pas tout amour?

Mais s'ils parlaient à l'ami qui les pleure, S'ils nous disaient comment ils sont heureux, De tes desseins nous devancerions l'heure; Avant ton jour nous volerions vers eux. Où vivent-ils? Quel astre à leur paupière Répand un jour plus durable et plus doux? Vont-ils peupler ces îles de lumière? Ou planent-ils entre le ciel et nous?

Sont-ils noyés dans l'éternelle flamme? Ont-ils perdu ces doux noms d'ici-bas, Ces noms de soeur, et d'amante, et de femme? À ces appels ne répondront-ils pas?

Non, non, mon Dieu! si la céleste gloire Leur eût ravi tout souvenir humain, Tu nous aurais enlevé leur mémoire: Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain?

Ah! dans ton sein que leur âme se noie! Mais garde-nous nos places dans leur coeur. Eux qui jadis ont goûté notre joie, Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur?

Étends sur eux la main de ta clémence! Ils ont péché: mais le ciel est un don! Ils ont souffert: c'est une autre innocence! Ils ont aimé: c'est le sceau du pardon.

Ils furent ce que nous sommes, Poussière, jouet du vent; Fragiles comme des hommes, Faibles comme le néant! Si leurs pieds souvent glissèrent, Si leurs lèvres transgressèrent Quelque lettre de ta loi, Ô Père, ô Juge suprême, Ah! ne les vois pas eux-mêmes; Ne regarde en eux que toi!

Si tu scrutes la poussière, Elle s'enfuit à ta voix; Si tu touches la lumière, Elle ternira tes doigts; Si ton oeil divin les sonde, Les colonnes de ce monde Et des cieux chancelleront; Si tu dis à l'innocence, «Monte et plaide en ma présence!» Tes vertus se voileront.

Mais, toi, Seigneur, tu possèdes Ta propre immortalité; Tout le bonheur que tu cèdes Accroît ta félicité. Tu dis au soleil d'éclore, Et le jour ruisselle encore! Tu dis au temps d'enfanter, Et l'éternité docile, Jetant les siècles par mille, Les répand sans les compter!

Les mondes que tu répares Devant toi vont rajeunir, Et jamais tu ne sépares Le passé de l'avenir. Tu vis! et tu vis! Les âges, Inégaux pour tes ouvrages, Sont tous égaux sous ta main; Et jamais ta voix ne nomme, Hélas! ces trois mots de l'homme: Hier, aujourd'hui, demain!

Ô Père de la nature, Source, abîme de tout bien, Rien à toi ne se mesure: Ah! ne te mesure à rien! Mets, ô divine clémence, Mets ton poids dans la balance, Si tu pèses le néant! Triomphe, ô vertu suprême, En te contemplant toi-même! Triomphe en nous pardonnant.