‹ Cours familier de Littérature - Volume 21Chapitre 109 sur 192 · LVII

LVII

Après les premiers compliments et les premières excuses, ces braves gens, chez qui tout respirait un air d'indigence, mais un air de fête, m'offrirent, sur une table de bois très-propre, un repas champêtre: de belles châtaignes conservées en automne dans leur seconde écorce et bouillies dans du lait de chèvre, du fromage, du pain de couvent très-blanc et très-savoureux, de l'eau de la source. J'avais une gourde dans mon havre-sac, j'en voulus faire goûter à la jeune mère; elle y trempa ses lèvres avec complaisance, et, les détournant bientôt avec répugnance:

--Je n'ai jamais bu que de l'eau, dit-elle, cela aigrirait le lait de mon enfant.

Je n'osai pas l'interroger sur sa maternité précoce; mais on voyait qu'elle n'avait pas à rougir. Le vieillard but à sa place.

--Il y a longtemps que j'en ai perdu le goût, dit-il.

--Vous n'êtes donc pas riches? lui dis-je.

--Oh! non, dit-il, mais nous ne sommes pas pauvres.

--Oh! nous l'avons été, s'écria la mère.

--Oh! oui, reprit la jeune femme, nous l'avons été; tenez, regardez ce champ de maïs, ce petit enclos où les vignes et les figuiers rampent contre les pierres grises, qui sortent de terre comme pour les supporter; ce petit pré, au fond du ravin à gauche, qui nourrit deux vaches, et ce bois de jeunes châtaigniers et de lauriers sauvages, qui descend d'en haut vers le pré: tout cela a été à nous. Mais le rocher, le châtaignier, la pelouse, aussi large que ses racines s'étendent et que son ombre porte, et ce verger entre ces pierres grises avec ces vingt pas d'herbe autour de la maison, et les trois figuiers, tout cela est à nous; et cela nous suffit bien pour nous cinq, tant que le bon Dieu et la Madone ne nous auront pas envoyé d'autres petites bouches de plus pour sucer le rocher qui nous nourrit tous.