LXXXV
Nous restâmes muets et pétrifiés sur le seuil, comme les roches qui pleurent au bord de la caverne.
--Pourvu qu'ils nous laissent le châtaignier, les sept figuiers et les ceps de vigne dont nous faisons sécher les grappes, les figues et les châtaignes pour l'hiver! dis-je à ma belle-soeur.
--Pourvu qu'ils nous laissent les chevreaux et leur mère que j'ai élevés, et dont le lait et les fromages nous nourrissent à leur tour! dit-elle.
--Pourvu qu'ils nous laissent la fontaine, avec le bassin à l'ombre de la grotte, où je me vois dans l'eau en me baignant les pieds et en filant ma quenouille, comme une sainte Catherine dans un ciel d'église, quand je garde les brebis paissant sur le bord!
--Pourvu qu'ils nous laissent le chien de mon père pour me remplacer auprès de lui quand il sort en tâtant le terrain avec son bâton autour de la maison, je suis content! dit Hyeronimo. J'irai m'engager tous les étés dans les bandes de moissonneurs de la campagne de Sienne, et peut-être de Rome; je travaillerai pour nous quatre, comme quatre; le soir, pendant que les autres se reposeront, je jouerai de la zampogna pour les pèlerins ou les pèlerines des saintes du pays; ou bien je ferai danser dans les noces des riches métairies de la plaine de Terracine, et je rapporterai bien assez de froment ou assez de baïoques (monnaie du pays) pour vous nourrir et vous chauffer le reste de l'année.
--Est-ce que nous avons besoin de nous quitter pour bien vivre? reprit Fior d'Aliza toute pâle (à ce que dit sa mère), comme si son coeur s'était arrêté de battre dans sa poitrine. Est-ce que la farine de châtaignes, quand je l'ai bien passée au tamis, bien séchée, bien pétrie avec de la crème de chèvre et bien cuite en galettes dans la cendre entre deux feuilles de châtaignier, n'est pas aussi bonne que le pain ou la _polenta_ (galette de maïs dont se nourrissent les paysans d'Italie)? Est-ce que le bois mort dans les bois de lauriers n'appartient pas à celle qui le ramasse, comme l'épi oublié à la glaneuse? Nous n'aurons pas besoin qu'Hyeronimo aille gagner la _mal'aria_ dans les eaux dormantes de la _Maremme_, dont on voit d'ici les brouillards traîner au bord de la mer comme des fumées d'enfer, n'est-ce pas?