LXXXVII
Le surlendemain, les commissaires-arbitres montèrent avec leur écritoire, leurs piquets et leurs compas, à la cabane; nous ne voulûmes seulement pas voir ce qu'ils faisaient, tout cela nous fendait le coeur. L'avocat noir, mince et râpé, avec sa plume au chapeau, que mon fils Hyeronimo avait vu et entendu en guidant les pèlerins, l'année précédente, avec le capitaine des sbires, était auprès d'eux. Ma belle-soeur et les enfants me dirent qu'il avait l'air de compatir à notre chagrin et de s'excuser de représenter, dans l'opération, son ami le capitaine des sbires, mais qu'en dessous il avait plutôt l'air triomphant comme un homme qui a trouvé une bonne idée et qui s'en réjouit avec lui-même.
--Ne vous attristez pas, disait-il à ma belle-soeur, à sa fille et à Hyeronimo, le capitaine est de bon coeur; il ne veut que ce qui lui revient, il ne poussera pas les choses à l'extrême; il m'a chargé de vous ménager. Qui sait même si tout ce que nous allons déchirer ne pourra pas se recoudre, si vous êtes des gens accommodants et de bonne oreille? Il est garçon, il est riche, il voudra se marier un jour; vous avez une belle enfant qui pourra lui plaire. Eh, eh, eh! ajouta-t-il en passant sa main noire d'encre sous le menton de Fior d'Aliza tout en larmes, comme elle a grandi, mûri et embelli, la petite chevrette du châtaignier! C'est un bel avocat que vous avez là en herbe; cet avocat-là pourra bien vous rendre plus qu'on ne vous enlève. Le capitaine n'a que d'honnêtes intentions; n'aimeriez-vous pas bien, ma belle enfant, à changer cette robe de bure brune et ces sandales sur vos jambes nues contre de riches robes de soie, de fins souliers à boucles luisantes comme l'eau de cette cascatelle, et à devenir une des dames les plus regardées du duché de Lucques, où il y en a tant de pareilles à des duchesses?
Il voulut l'embrasser sur le front. Fior d'Aliza se recula comme si elle avait vu le dard d'un serpent sous le bois mort.
--Je ne serai jamais que la fille de ma mère, la soeur ou la femme d'Hyeronimo, dit-elle entre ses dents; et elle se sauva vers son cousin, qui n'avait rien entendu.
Il portait les paquets et les chaînettes des commissaires, comme saint Laurent quand il portait l'instrument de son supplice.
Ma belle-soeur rentra triste et pensive à la maison; elle me raconta l'air et les propos de l'avocat. Nous commençâmes à nous méfier de quelque chose.
LXXXVIII
Deux heures après, tout était fini; les commissaires revinrent avec Hyeronimo, plus pâle, dit-on, qu'un mort; ils nous lurent un acte de partage et de délimitation par lequel on nous retranchait de toute possession et jouissance les trois quarts du bien paternel. Dans ce retranchement étaient compris d'abord le champ défriché de maïs d'où nous tirions le meilleur et le plus sûr de notre nourriture, le bois de lauriers qui chauffait le four, la plantation de mûriers qui nous donnait la feuille pour les vers à soie (une once de soie avec quoi nous achetions le sel et l'huile pour toute l'année), enfin le petit pré avec la grotte, la source et le bassin où Fior d'Aliza lavait les agneaux et où pâturaient les brebis et les chevreaux. Hélas! que nous restait-il, excepté la roche et les broussailles autour de la maison et la vigne rampante sur la pente de grès qui descend de la terrasse au midi vers le pré de la grotte!
--Encore la vigne?
--Non, monsieur. Le terrain sur lequel nos pères l'avaient plantée et les vieux ceps tortus et moussus comme la barbe des vieillards ne nous restaient pas en propriété; seulement les vieux pampres qui sortaient du terrain enclos de pierres grises, qui avaient grimpé de roc en roc jusqu'à la maison, et qui formaient une treille devant la fenêtre et un réseau contre les murs de la cabane et jusque sur le toit, nous restaient ainsi que les grappes que ces branches pouvaient porter en automne; c'était assez pour notre boisson, car les enfants et ma belle-soeur ne buvaient que de l'eau, et je ne buvais du vin moi-même que quelques petits coups les jours de fêtes.
--Mais qu'est-ce qui vous restait donc? demandais-je au vieillard aveugle.
--Ah! monsieur, il nous restait le châtaignier, notre père nourricier d'âge en âge, et le vaste espace d'herbe fine et de mousse broutées qui s'étend sous son ombre et sur ses racines... C'est-à-dire, continua-t-il en se reprenant, que le châtaignier, principale source du revenu du domaine des Zampognari, avait été partagé en quatre parties par les arpenteurs arbitres: le tronc de l'arbre avec toutes les branches qui regardent le nord, le couchant, le matin, appartenaient au sbire, représentant de nos anciens parents; ils pouvaient en faire ce qui leur conviendrait, même l'étroncher en partie s'il leur paraissait nuisible; mais tous les fruits qui tomberaient ou que nous abattrions des vastes branches qui regardent le midi et qui s'étendent comme des bras sur la pelouse, sur la cour et sur le toit de la maison, étaient à nous. Il y en avait encore bien assez, tant il est gros et fertile, pour nous nourrir presque toute l'année, pourvu que le caprice ne prît pas aux propriétaires du fonds et du tronc de l'arbre de le couper. Mais il n'y avait pas de crainte; car les trois quarts des fruits rapportent bien, bon ou mal an, pour eux soixante sacs de belles châtaignes: ils auraient ruiné leur propre domaine en l'abattant.