‹ Cours familier de Littérature - Volume 21Chapitre 17 sur 192 · XVII

XVII

«Mardi, 20 juillet 1831.

«Après dîner, une demi-heure avec Goethe, que j'ai trouvé dans une disposition pleine de sérénité et de douceur. Après avoir causé de divers sujets, nous avons parlé de Carlsbad, et Goethe a plaisanté sur les diverses amourettes qu'il y a eues.

«--Une petite amourette, a-t-il dit, voilà la seule chose qui puisse rendre supportable un séjour aux eaux, autrement on mourrait d'ennui. Presque toujours j'ai été assez heureux pour trouver une petite affinité qui, pendant ces quelques semaines, me donnait assez de distraction. Je me rappelle surtout une d'elles qui même encore maintenant me fait plaisir. Un jour je faisais visite à madame de Reck. Après une conversation qui n'avait rien de remarquable, en me retirant, je rencontre une dame avec deux jeunes filles fort jolies.

«--Quel est le monsieur qui vient de sortir? demanda cette dame.

«--C'est Goethe, répond madame de Reck.

«--Oh! combien je suis fâchée qu'il ne soit pas resté, et que je n'aie pas eu le bonheur de faire sa connaissance!

«--Chère amie, vous n'avez rien perdu, répliqua madame de Reck; il est très-ennuyeux avec les dames, à moins qu'elles ne soient assez jolies pour l'intéresser un peu. Les femmes de notre âge ne peuvent pas croire qu'elles le rendront éloquent et aimable.»

«Quand les deux jeunes filles furent rentrées chez elles, elles pensèrent aux paroles de madame de Reck.

«Nous sommes jeunes, nous sommes jolies, se dirent-elles; voyons donc si nous ne réussirons pas à captiver, à apprivoiser ce célèbre sauvage.

«Le matin suivant, à la promenade du Sprudel, en passant à côté de moi, elles me firent le salut le plus gracieux, le plus aimable, et je ne pus me dispenser, quand l'occasion se présenta, de m'approcher d'elles et de leur adresser la parole. Elles étaient charmantes! Je leur parlai et leur reparlai encore, elles me conduisirent à leur mère; j'étais pris. Dès lors nous nous vîmes tous les jours. Nous passions des jours entiers ensemble. Pour rendre nos relations plus intimes, le fiancé de l'une d'elles arriva, et je me trouvai lié plus exclusivement avec l'autre. Comme on peut le penser, j'étais aussi très-aimable avec la mère. En un mot, nous étions tous très-contents les uns des autres, et je passai avec cette famille de si heureux jours, que leur souvenir est toujours resté pour moi extrêmement agréable. Les deux jeunes filles me racontèrent bien vite la conversation de leur mère avec madame de Reck, et la conjuration, suivie de succès, qu'elles avaient faite pour ma conquête.»

«Goethe m'a raconté déjà une autre anecdote du même genre, qui trouvera bien sa place ici.

«Un soir, me dit-il, je me promenais avec un de mes amis dans le jardin d'un château. À l'extrémité d'une allée nous voyons deux personnes de nos connaissances qui marchaient paisiblement l'une à côté de l'autre en causant. Elles semblaient ne penser à rien; tout à coup elles se penchent l'une vers l'autre, et se donnent un baiser très-affectueux; puis elles reprennent très-sérieusement leur promenade et continuent à causer, comme si rien ne s'était passé.

«--Avez-vous vu? puis-je en croire mes yeux? s'écriait mon ami stupéfait.

«--J'ai vu, répondis-je tranquillement, mais je n'y crois pas!»

«Lundi, 2 août 1831.

«Nous avons causé de la théorie de Candolle sur la symétrie. Goethe la considère comme une pure illusion.

«La nature, a-t-il dit, ne se donne pas à tout le monde. Elle agit avec beaucoup de savants comme une malicieuse jeune fille, qui nous attire par mille charmes, et qui, au moment où nous croyons la saisir et la posséder, s'échappe de nos bras[8].»

[Note 8: «C'est au mois d'août 1831 que Goethe reçut de Paris son buste en marbre, de grandeur colossale, par David d'Angers. Il était accompagné d'une lettre de David renfermant ces passages: «Je vous envoie cette faible image de vos traits, non comme un présent digne de vous, mais comme le témoignage d'un coeur qui sait mieux éprouver des sentiments que les exprimer... Vous êtes la grande figure poétique de notre époque; une statue vous est due: j'ai essayé d'en faire un fragment; un génie digne de vous l'achèvera.» Goethe, très-heureux de cet envoi, fit placer le buste dans la salle de la bibliothèque grand-ducale; et, le 28 août, dernier jour anniversaire de sa naissance, on enleva solennellement le voile qui couvrait cette grandiose image où se révèle en même temps le génie du poëte et du sculpteur. Pendant cette cérémonie, Goethe était dans les bois de sapins d'Ilmenau; comme d'habitude, il s'était échappé de Weimar pour éviter toutes les félicitations officielles. «Il m'est chaque année plus impossible de recevoir tous ces bienveillants hommages, écrit-il à Zelter; les hommes se plaisent à considérer et à célébrer ma vie comme un ensemble harmonieux; pour moi, au contraire, plus je vieillis, plus je trouve mon existence pleine de lacunes.» N'emmenant avec lui que ses petits-fils, il alla se promener une dernière fois dans ces vallées pittoresques où, un demi-siècle auparavant, il avait fait tant de courses folles. Il gravit le Gickelhahn. Arrivé au sommet, il promena longtemps son regard sur le panorama immense qu'il avait si souvent contemplé et qu'il admirait pour la dernière fois. De ce plateau élevé, on découvre une grande partie de la forêt de Thuringe, qui s'étend jusqu'à l'horizon le plus lointain et forme un immense et sombre océan de verdure; Goethe resta longtemps immobile, et dit seulement: «Hélas! pourquoi notre bon duc n'est-il pas là!...» Puis il monta d'un pas assuré au premier étage d'une maisonnette de bois qui lui servait d'asile la nuit, pendant ses chasses avec le grand-duc; il y retrouva les vers délicieux qu'il avait jadis écrits sur le bois même, et qu'on peut lire encore aujourd'hui:

Sur les cimes Tout est calme... Dans les feuilles Le vent se tait... Dans les bois L'oiseau est muet... Patience!... Bientôt pour toi Viendra aussi Le repos!...

«Trop d'émotions et de souvenirs se pressaient dans son âme; il ne put se maîtriser, et des larmes abondantes s'échappèrent de ses yeux.»]