‹ Cours familier de Littérature - Volume 21Chapitre 178 sur 192 · CXXVII

CXXVII

Cependant, peu de temps avant le malheur du châtaignier blessé, du troupeau tué, du plomb sur mes bras et du coup de fusil tiré innocemment par Hyeronimo pour me défendre contre les sbires, je commençais à changer sans savoir pourquoi, à n'être plus si bonne, si gaie et si prévenante qu'à l'ordinaire avec le pauvre garçon, à l'éviter sans raison, à trembler comme d'un frisson quand j'entendais son pas ou sa voix, à rentrer à la maison pour filer à côté de ma tante quand j'aurais pourtant mieux aimé à être dehors au soleil ou à l'ombre auprès de lui, à me retirer toute seule avec mes chèvres et mes moutons dans les bruyères les plus écartées, à me cacher derrière les oseraies au bord de l'eau courante et à regarder sans voir je ne sais quoi dans le ruisseau le jour, ou dans le firmament le soir. J'étais bien aise qu'il ne sût pas où j'étais, et bien fâchée de ce qu'il ne venait pas me surprendre; le moindre saut d'un petit poisson hors de l'eau, la moindre branche d'osier qu'un oiseau faisait tressauter en s'envolant me faisaient tressaillir; quelquefois même je pleurais sans savoir de quoi, puis je riais quand il n'y avait pas sujet de rire; enfin une quenouille emmêlée de contradiction, quoi! tellement que je ne me comprenais pas moi-même, et que ma tante disait à mon père, qui ne m'entendait plus si folâtre: «Ne t'inquiète pas, mon frère, c'est la mue. L'oiseau fait ses ailes, la chevrette fait ses dents, l'enfant fait son coeur.» Et je les entendais rire tout bas.