CXXXVII
Mon père et ma tante, déjà ébranlés par la violence de ma résolution et par l'obstination de ma pensée, n'osèrent plus résister à cette voix du frère quêteur, qu'ils étaient habitués à considérer comme l'ordre du ciel.
Je profitai de leur hésitation pour m'arracher de nouveau de leurs bras, qui me retenaient plus faiblement, et pour m'élancer, sans plus de réflexion, sourde à leurs cris, par le sentier qui descend dans la plaine.
CXXXVIII
Je descendis d'abord comme un tourbillon de feuilles sous un vent d'hiver qui les roule de précipices en précipices, sans autre sentiment et sans autre idée que de me rapprocher d'Hyeronimo.
Puis, quand je n'entendis plus les cris de ma tante qui me rappelait, malgré le frère, à la cabane, et que je fus parvenue au bord de la plaine, où les passants et les chars de maïs commençaient à élever les bruits et la poussière du matin sur les routes des villages et des villas, je tombai plutôt que je ne m'assis sur le bord du sentier, à l'endroit où il va se rejoindre aux grandes routes, sous le petit pont sans eau qui sert à passer le torrent pendant l'hiver pour aller de Lucques au palais de Saltochio.
Là, sans pouvoir être vue de personne, j'essuyai mon front tout mouillé de sueur, mes yeux obscurcis de larmes; je repris mon haleine essoufflée et je me mis à réfléchir, trop tard, hélas! à ce que j'allais faire, toute seule ainsi et toute perdue, dans les rues de la grande ville, d'où j'entendais déjà les cloches et les bruits formidables monter dans l'air avec le soleil du matin.
Oh! que j'avais peur, mon Dieu! et que je sentais mon pauvre coeur devenir petit dans ma poitrine! Car la solitude, les bruits ou les silences des lieux solitaires, les rugissements même des bêtes dans les bois ne m'ont jamais fait peur, voyez-vous! Mais la foule d'une ville où tout le monde vous regarde, où personne ne vous connaît, où l'oeil du bon Dieu lui-même semble vous perdre de vue dans la confusion de la multitude, les bruits confus et tumultueux qui sortent, comme des chocs des feuilles ou des vagues, des hommes rassemblés, allant çà et là, sans se parler, où leur pensée inconnue les mène. Oh! c'est cela qui m'a toujours fait trembler sans savoir de quoi, car l'homme, je crois, c'est plus perfide que la nuit, c'est plus terrible que la mer de Livourne sur le rocher de la _Meloria_; c'est plus intimidant que les sombres murmures des pins dans les ténébreuses montagnes des Camaldules de Lucques!
Je pensai que je n'oserais jamais sortir de dessous l'arche du pont sur lequel j'entendais déjà les pas des contadins qui portaient des raisins et des figues au marché, et surtout que je n'aurais jamais le courage de passer devant les gardes des portes, et d'entrer dans la terrible ville.
Et quand tu y seras, me disais-je en moi-même, que feras-tu? où iras-tu? que diras-tu? À qui oseras-tu demander où l'on a mené ton cousin, et dans quel cachot on le retient?
Et quand on te le dirait, à qui t'adresseras-tu pour qu'on t'ouvre les portes de fer de sa cage? Et alors même que tu parviendrais à le découvrir et que tu te coucherais, comme une chienne sans maître, au pied de sa tour pour le voir un jour mener au supplice et pour demander à mourir avec lui, qui est-ce qui te nourrira en attendant, et où trouveras-tu, sans un baïoque seulement dans la main, un asile pour reposer ta tête?