II
Mais il n'y avait point exagération, et il ne pouvait pas y en avoir. Goethe, qui ne vieillissait que d'années, avait écrit dans sa vie assez de pages d'immortalité. Il était, avons-nous dit, le Voltaire de l'Allemagne. Comme Voltaire, il n'avait point de vieillesse, c'est-à-dire de lassitude. Son âme aurait usé des milliers de corps. S'il me faut dire toute ma pensée, Goethe pour les grands repos de la pensée était très-supérieur à Voltaire, si on excepte les parties purement critiques de l'esprit humain, la clarté, la gaieté, la facétie, l'épigramme, les contes amusants et la correspondance familière. Son histoire que je viens de relire a déjà fini son temps. Son _Siècle de Louis XIV_ est léger, sans gravité, sans unité, adulateur; ce sont des pages, ce n'est pas un livre. On y sent constamment l'insuffisance de l'esprit même le plus étendu et le plus clair à se mesurer avec les grandes âmes fécondes et créatrices. La _Henriade_ n'est qu'une chronique en bons vers que j'ai vue en soixante ans seulement grandir et déchoir sans gloire et sans mémoire; _Candide_ et ses autres romans sont des facéties à peine philosophiques; _Jeanne d'Arc_, qu'on ne lit plus, est une mauvaise plaisanterie que son cynisme n'empêche pas d'être fade; ses _Annales de l'Empire_ et ses _Moeurs des nations_ sont des ouvrages d'érudition laborieuse et de spirituelle critique, les commentaires de l'esprit humain écrit par un ennemi des moines et du moyen âge. Ses tragédies sont de belles déclamations en vers très-imparfaits, dont la scène française n'a gardé que le nom. Il n'y a donc de véritablement immortel et d'incomparable dans Voltaire que ses lettres et ses poésies légères; là, il est grand, parce qu'il est naturel, et que l'artiste disparaît devant l'homme.
Mais Cicéron était un autre artiste dans sa tribune et dans ses oeuvres philosophiques, et sa haute nature avait la gravité de son sujet dans ses admirables correspondances. Voltaire n'a donc été remarquable que dans le léger, et le léger n'est jamais que de second ordre. Il a plus écrit, mais il ne s'est jamais élevé dans de grandes oeuvres à la hauteur de Goethe, et surtout il n'a jamais creusé à la même profondeur mystérieuse de sens. Comparez en fait de sentiment _Candide_ et _Werther_, et prononcez! Sans doute vous trouverez dans Werther quelques sujets de raillerie malicieuse qui prêtent à rire à la spirituelle malignité d'un esprit français, mais l'âme ne rit pas quand elle est touchée; or Werther est un cri de la torture de l'âme. Je me souviens de l'avoir lu et relu dans ma première jeunesse pendant l'hiver, dans les âpres montagnes de mon pays, et les impressions que ces lectures ont faites sur moi ne se sont jamais ni effacées ni refroidies. La mélancolie des grandes passions s'est inoculée en moi par ce livre. J'ai touché avec lui au fond de l'abîme humain. Voyez ce que j'ai dit trente ans après dans le poëme de _Jocelyn_. Il faut avoir dix âmes pour s'emparer ainsi de celle de tout un siècle. J'aimerais mieux avoir écrit le seul _Werther_, malgré l'inconvenance et le ridicule de quelques détails, que vingt volumes des oeuvres de Voltaire; car l'esprit n'est que le serviteur du génie, qui marche derrière lui et qui se moque de son maître. Est-ce qu'une pensée ne survit pas à des milliers d'épigrammes?