VI
Qu'on lise attentivement aujourd'hui ce livre merveilleux dont Fontenelle disait: «Le plus beau livre écrit par la main des hommes, puisque l'Évangile n'en est pas!» Que l'on considère où est cachée la source occulte de tant de sagesse, la connaissance de tous les hommes, l'expérience de tant de vicissitudes, l'habileté instinctive qui apprend à traiter avec eux, à les convaincre, à les dominer, à les supporter, à leur pardonner; où peut-elle être? Évidemment ce n'est pas dans un jeune homme: l'absence de toute passion ne s'y ferait pas remarquer; le ressentiment, la rancune contre tant d'injustice, y éclaterait en dépit de l'écrivain; l'Évangile lui-même se permet l'injure contre les Pharisiens, les sépulcres blanchis; l'injure sacrée elle-même s'élève jusqu'à la colère et s'arme du fouet de la satire contre les marchands profanateurs du Temple, chassés violemment du sanctuaire. Cet acte raconté sans blâme est en opposition flagrante avec la maxime: «Si on vous frappe à la joue, tendez l'autre joue.» Mais ici c'est l'Évangile impeccable, c'est l'universalité du pardon! L'_Imitation_ ne se reconnaît pas le droit de s'irriter; son auteur ne propose à l'imitation que la tête couronnée d'épines et les mains liées du Christ. Fontenelle n'avait pas remarqué cette supériorité de l'homme qui excuse sur le Dieu qui frappe, mystérieuse perfection dont l'énigme reste énigmatique et contredit son axiome. L'Évangile est un récit, l'_Imitation_ est un modèle.