‹ Cours familier de Littérature - Volume 21Chapitre 4 sur 192 · IV

IV

Revenons à Eckermann.

«Goethe, en parlant, marchait à travers la chambre. Je m'étais assis à la table qui déjà était desservie, mais sur laquelle se trouvait un reste de vin avec quelques biscuits et des fruits.--Goethe me versa à boire, et me força à prendre du biscuit et des fruits.

«Vous avez, il est vrai, me dit-il, dédaigné d'être à midi notre hôte; mais un verre de ce vin, présent d'amis aimés, vous fera du bien.»

«Je cédai à ses offres; Goethe continua à parcourir la pièce en se parlant à lui-même; il avait l'esprit excité, et j'entendais de temps en temps ses lèvres jeter des mots inintelligibles.--Je cherchai à ramener la conversation sur Napoléon, en disant:

«Je crois cependant que c'est surtout quand Napoléon était jeune, et tant que sa force croissait, qu'il a joui de cette perpétuelle illumination intérieure: alors une protection divine semblait veiller sur lui, à son côté restait fidèlement la fortune; mais plus tard, cette illumination intérieure, son bonheur, son étoile, tout paraît l'avoir délaissé.

«--Que voulez-vous! répliqua Goethe. Je n'ai pas non plus fait deux fois mes chansons d'amour et mon Werther. Cette illumination divine, cause des oeuvres extraordinaires, est toujours liée au temps de la jeunesse et de la fécondité. Napoléon, en effet, a été un des hommes les plus féconds qui aient jamais vécu. Oui, oui, mon ami, ce n'est pas seulement en faisant des poésies et des pièces de théâtre que l'on est fécond; il y a aussi une fécondité d'actions qui en maintes circonstances est la première de toutes. Le médecin lui-même, s'il veut donner au malade une guérison vraie, cherche à être fécond à sa manière, sinon ses guérisons ne sont que des accidents heureux, et, dans leur ensemble, ses traitements ne valent rien.

«--Vous paraissez, dis-je, nommer fécondité ce que l'on nomme ordinairement génie.

«--Génie et fécondité sont deux choses très-voisines en effet: car qu'est-ce que le génie, sinon une puissance de fécondité, grâce à laquelle naissent les oeuvres qui peuvent se montrer avec honneur devant Dieu et devant la nature, et qui, à cause de cela même, produisent des résultats et ont de la durée?»

«Il se fit un silence, pendant lequel Goethe continuait à marcher dans la chambre. J'étais désireux de l'entendre encore parler sur ce sujet important, je cherchais à ranimer sa parole, et je dis:

«--Cette fécondité du génie est-elle tout entière dans l'esprit d'un grand homme ou bien dans son corps?

«--Le corps a du moins la plus grande influence, dit Goethe. Il y a eu, il est vrai, un temps en Allemagne où l'on se représentait un génie comme petit, faible, voire même bossu; pour moi, j'aime un génie bien constitué aussi de corps.»

«Goethe, pendant cette soirée, me plaisait plus que jamais.--Tout ce qu'il y avait de plus noble dans sa nature paraissait en mouvement; les flammes les plus pures de la jeunesse semblaient s'être ranimées toutes brillantes en lui, tant il y avait d'énergie dans l'accent de sa voix, dans le feu de ses yeux. Il me semblait singulier que lui, qui dans un âge si avancé occupait encore un poste important, plaidât avec tant de force la cause de la jeunesse et voulût que les premières places de l'État fussent données, sinon à des adolescents, du moins à des hommes encore jeunes. Je ne pus m'empêcher de lui rappeler quelques Allemands haut placés auxquels, dans un âge avancé, n'avaient paru en aucune façon manquer ni l'énergie ni la dextérité que la jeunesse possède, qualités qui leur étaient nécessaires pour diriger des affaires de toute sorte très-importantes.

«Ces hommes, et ceux qui leur ressemblent, dit Goethe, sont des natures de génie, pour lesquelles tout est différent; ils ont dans leur vie une seconde puberté, mais les autres hommes ne sont jeunes qu'une fois.--Chaque âme est un fragment de l'éternité, et les quelques années qu'elle passe unie avec le corps terrestre ne la vieillissent pas.--Si cette âme est d'une nature inférieure, elle sera peu souveraine pendant son obscurcissement corporel, et même le corps la dominera; elle ne saura pas, quand il vieillira, le maintenir et l'arrêter.--Mais si, au contraire, elle est d'une nature puissante, comme c'est le cas chez tous les êtres de génie, non-seulement, en se mêlant intimement au corps qu'elle anime, elle fortifiera et ennoblira son organisme, mais encore, usant de la prééminence qu'elle a comme esprit, elle cherchera à faire valoir toujours son privilége d'éternelle jeunesse. De là vient que, chez les hommes doués supérieurement, on voit, même pendant leur vieillesse, des périodes nouvelles de grande fécondité; il semble toujours qu'il y a eu en eux un rajeunissement momentané, et c'est là ce que j'appellerais la seconde puberté.»

«Goethe poussa un soupir, et se tut.

«Je pensais à la jeunesse de Goethe, qui appartient à une époque si heureuse du siècle précédent; je sentis passer sur mon âme le souffle d'été de Sesenheim, et dans ma mémoire revinrent les vers:

«L'après-midi toute la bande de la jeunesse «Allait s'asseoir sous les frais ombrages...

«Hélas! dit Goethe en soupirant, oui, c'était là un beau temps! Mais chassons-le de notre esprit pour que les jours brumeux et ternes du temps présent ne nous deviennent pas tout à fait insupportables.

«--Il serait bon, dis-je, qu'un second Sauveur vînt nous délivrer de l'austérité pesante qui écrase notre état social actuel.

«--J'ai eu dans ma jeunesse un temps où je pouvais exiger de moi chaque jour la valeur d'une feuille d'impression, continua-t-il, et j'y parvenais sans difficulté. J'ai écrit _le Frère et la Soeur_ en trois jours; _Clavijo_, comme vous le savez, en huit. Maintenant je n'essaye pas de ces choses-là, et cependant, même dans ma vieillesse la plus avancée, je n'ai pas du tout à me plaindre de stérilité; mais ce qui, dans mes jeunes années, me réussissait tous les jours et au milieu de n'importe quelles circonstances, ne me réussit plus maintenant que par moments et demande des conditions favorables. Il y a dix ou douze ans, dans ce temps heureux qui a suivi la guerre de la Délivrance, lorsque les poésies du _Divan_ me tenaient sous leur puissance, j'étais assez fécond pour écrire souvent deux ou trois pièces en un jour, et cela, dans les champs, ou en voiture, ou à l'hôtel; cela m'était indifférent.--Mais maintenant, pour faire la seconde partie de mon _Faust_, je ne peux plus travailler qu'aux premières heures du jour, lorsque je me sens rafraîchi et fortifié par le sommeil, et que les niaiseries de la vie quotidienne ne m'ont pas encore dérouté. Et cependant, qu'est-ce que je parviens à faire? Tout au plus une page de manuscrit, dans le jour le plus favorisé; mais ordinairement ce que j'écris pourrait s'écrire dans la paume de la main, et bien souvent, quand je suis dans une veine de stérilité, j'en écris encore moins! Tout cela doit être considéré comme des dons de Dieu.»