III
Le comte Ivan Tourgueneff touche à cet âge où l'homme précoce sort de la première jeunesse pour s'approcher de la maturité. Quelques filets de cheveux blancs, au-dessous des tempes, se mêlent aux touffes épaisses et noirâtres de sa vigoureuse chevelure légèrement bouclée. Son aspect tient du lion-homme de nos vieilles armoiries. Son front est plane, élevé, lumineux, comme une façade de temple antique, sous la lisière d'une sombre forêt. Ses yeux sereins et calmes, teintés de bleu, s'ouvrent à fleur de tête sous une vaste arcade frontale pour laisser entrer et sortir la pensée haute, fière et douce, sans obstacle; la bienveillance en tempère la clarté; ils regardent franchement et se laissent regarder jusqu'au fond, comme des yeux de jeunes filles qui n'ont rien à cacher. Son nez couvert et large prolonge la largeur du front; sa bouche, où la fermeté s'unit à la grâce, a la cordialité d'une nature ouverte qui sourit quelquefois à sa propre pensée. Sa taille est gigantesque et ses membres robustes semblent plutôt faits pour manier la hache d'armes ou la lance que la plume. On sent dans son attitude, un peu indolente, l'énergique enfant d'une race croissante, qui amuse son oisiveté à des jeux littéraires, en attendant que son pays l'appelle aux combats. C'est le Russe, le Russe d'_Alexandre_, civilisé et discipliné par sa force même; croissant, comme un vaste chêne du Nord, sans changer de place, mais étouffant par sa croissance naturelle les plantes étiolées qui veulent faire obstacle à sa grandeur. Le droit divin de l'avenir respire en lui. Héritier du Scythe et du Slave, il a la vigueur sauvage du premier et la flexibilité du second.
Tel est exactement Tourgueneff.