‹ Cours familier de Littérature - Volume 22Chapitre 127 sur 142 · VII

VII

Il est difficile de caractériser par aucun de ces grands noms séculaires la littérature russe. Elle n'est pas arrivée encore à l'âge fait, où les noms d'hommes servent à signifier les nations. Elle est jeune, timide, imitative, diverse, comme les enfants. Elle s'essaye et elle s'applaudit quand elle parvient à bien ressembler aux Allemands de l'époque de _Goethe_ et de _Schiller_, aux Anglais de l'époque de _Shakspeare_, de _Byron_, de _Walter Scott_, aux Français de l'époque de _Voltaire_, ou de l'époque indécise de l'émigration, les deux _de Maistre_.

Il est même impossible de méconnaître dans _Tourgueneff_ une certaine ressemblance avec l'auteur du _Lépreux de la vallée d'Aoste_, le plus jeune et le plus original des deux _de Maistre_, surtout dans la touchante histoire de _Mou-Mou_ et du _Sourd-Muet_.

On ne peut dire quel est le plus pathétique des deux écrivains, dans la description et dans la mort de ce pauvre chien, seul ami et seul consolateur de l'homme. Les larmes qu'on répand ont le même goût, la sensibilité est la même, le récit est aussi parfait, la main aussi délicate. Deux frères ne se ressembleraient pas davantage: jumeaux du génie qui ont sucé le même lait.

Mais à cela près, _Tourgueneff_ est très-supérieur à _de Maistre_, l'auteur du _Lépreux_. De Maistre est une source cachée dans un recoin des Alpes; Tourgueneff est intarissable, grand, fécond, varié comme un fleuve de la Moscovie roulant ses grandes eaux à la Crimée ou à la Baltique, à travers les plaines de la Russie. Son seul malheur est de n'avoir pas encore trouvé ou inventé, comme Balzac ou madame Sand, un de ces vastes sujets humains où l'écrivain, réunissant à un centre commun tous les fils de son imagination, compose un tableau qui saisit tout l'homme, au lieu de faire des portraits à bordures trop étroites. Mais il est jeune; et le monde, qu'il voit maintenant d'un point de vue plus général, lui fournira peut-être des conceptions idéales, égales à son splendide talent. On ne sent nulle part chez lui les bornes de son imagination. On sent qu'il s'arrête parce qu'il veut s'arrêter, mais que sa brièveté vient de sa volonté et non de son impuissance.