‹ Cours familier de Littérature - Volume 22Chapitre 134 sur 142 · II

II

Cependant l'immense talent et l'immense succès des essais littéraires de Tourgueneff lui inspiraient la pensée de développer ce talent en romans _plus humains_, plus vastes et plus complets d'une seule pièce. Il composa alors ce qu'il crut un roman, mais ce qui n'était au fond qu'une étude des classes plus élevées de la Russie. Les touches de son pinceau y brillèrent aussi fines, aussi sensibles, aussi délicates, mais la conception entière manqua au livre, ce fut encore ce que les Anglais appellent un _essayiste_, il ne fut pas dans ces ouvrages un vrai romancier. Quoiqu'écrivain supérieur à Balzac dans la perfection des détails et dans le portrait des personnages, hommes ou femmes, il n'atteignit pas du premier coup la grandeur de son cadre, il ne sut pas ramener comme nos romanciers la diversité des caractères à l'unité dramatique. Les grands romans furent manqués, mais les épisodes furent parfaits, plus parfaits que dans la plupart des aurores modernes de la France ou de l'Angleterre, et l'étrangeté des sujets et des moeurs donna à Tourgueneff un intérêt et un charme de plus.

Celui de ses ouvrages publiés jusqu'ici où éclatent le plus ses qualités et ses défaillances, a paru tout récemment, sous le titre d'une _Nichée de gentilshommes_; c'est évidemment une peinture des moeurs de la classe élégante supérieure à la bourgeoisie et au commun dans l'empire. Ce livre est plus historique que romanesque. Il a des parties admirables et des parties stériles comme des mémoires où l'art manque de temps en temps, mais où la vérité éclate toujours. Nous allons l'extraire pour vous.

UNE NICHÉE

DE GENTILSHOMMES