CLXXIII
Tout cela était vrai encore. Mais je ne disais pas mon pays ni la raison qui m'avait fait prendre un habit d'homme, ni le meurtre d'un sbire qui avait fait jeter mon cousin dans quelque prison.
La bonne femme, me croyant vraiment des Abruzzes, ne me demanda même pas le nom de mon village.
--Est-ce que tu n'aimerais pas mieux, mon pauvre garçon, continua-t-elle, entrer en service chez des braves gens que de courir ainsi les chemins, au risque d'y perdre ton âme à vendre du vent aux oisifs des carrefours?
--Oh! oui, que je l'aimerais bien mieux! lui répondis-je, toute rouge de l'idée qu'elle allait peut-être me proposer la place du gendre qui venait de la quitter, et pensant à toutes les occasions que j'aurais ainsi de voir, d'entendre et de servir celui que je cherchais.
--Eh bien! me dit-elle avec plus de bonté encore, et comme si elle avait parlé à un de ses fils (mais elle n'en avait jamais eu), eh bien! craindrais-tu de prendre service chez nous parce que nous sommes geôliers de la prison du duché, dont tu vois la cour par cette fenêtre, et parce que le monde méprise, bien à tort quelquefois, ceux qui portent le trousseau de clefs à la ceinture, pour ouvrir ou fermer les portes des malfaiteurs ou des innocents?
--Oh! que non, m'écriai-je, en entrant tout de suite mieux qu'elle dans son idée, je ne crains rien de malhonnête au service d'honnêtes gens, comme vous et le seigneur _bargello_ vous paraissez être tous les deux. Un geôlier, ça n'est pas un bourreau; c'est une sentinelle qui peut exécuter, avec rudesse ou avec compassion, la consigne de monseigneur le duc. Je n'aurais pas de répugnance à voir des malheureux, surtout si, sans manquer à mes devoirs, je pouvais les soulager d'une partie de leurs peines. Quand j'étais chez mon père, je n'aimais pas moins mes chèvres et mes brebis, parce que je leur ouvrais la porte de l'étable le matin et que je la refermais sur elles le soir. Disposez donc de moi, comme il vous conviendra; j'obéirai avec fidélité à vos commandements, comme si vous étiez mon père et ma mère.