‹ Cours familier de Littérature - Volume 23Chapitre 11 sur 94 · II

II

Je commençais une vie orageuse dans le calme de cette demeure. Le domaine paternel, détaché des immenses domaines de mon grand-père, n'était pas considérable par son étendue, mais nous possédions en réalité tout le pays circonvoisin et toutes les familles rurales par la vieille affection qu'on portait au nom de mon père, aux vertus de ma mère, aux grâces naissantes de mes soeurs. Pas un pauvre qui n'eût son pécule de réserve déposé dans sa besace de toile chez nous; pas un infirme qui n'y eût son hospice, son médecin, ses remèdes. La Providence avait ainsi rapproché le soulagement de tous les malheureux. Aussi nous aimait-on comme les chefs de toutes ces familles. La Révolution de 89 n'y pouvait rien, la démocratie industrielle n'était pas encore née. On ne pouvait se figurer que la féodalité si odieuse de loin était si douce et si providentielle de près. Nous étions les parents, les frères, les soeurs de tout le monde. Quant à moi, mon cheval et mon chien, compagnons de ma vie, me suffisaient pour remplir mes journées de courses vagues dans les sentiers des bois ou dans les blés noirs de la montagne. Mes premières rêveries, ombres avancées de la vie future, m'emportaient de site en site plus haut et plus vite que les sabots de mon coursier. Je rentrais vers le soir pour me réunir à la famille, autour de la lampe qui éclairait le piquet de mon père et de ma mère et mes lectures silencieuses jusqu'à l'heure du sommeil.

Et qu'est-ce que je lisais? Tout ce que je trouvais sous la main dans la petite bibliothèque très-expurgée et très-dépouillée de la chambre haute où les vieux livres de la maison gisaient épars sur les rayons. Quelquefois aussi j'avais la permission d'entrer dans la chambre de mon père et de lire les volumes contenus dans une ancienne cassette de toilette, qu'on nous envoyait de la ville voisine les jours de marché. C'était le plus souvent de délicieux romans d'Auguste _Lafontaine_, un auteur très à la mode alors, traduits de l'allemand, et tout mouillés de larmes de famille par les lecteurs des environs. Les scènes de ces drames innocents étaient les matériaux sur lesquels mon imagination brodait ses plus doux rêves. Les idylles de Gesner, ce Théocrite suisse, avaient aussi alors le plus grand attrait pour nous. Ce petit monde de convention, qu'on trouverait bien fade maintenant, nous charmait par ses couleurs pastorales, tellement que quelques années après je fis un pèlerinage à la maison de Gesner dans une pittoresque vallée de Zurich, comme j'en fis un aux _Charmettes_ de J. J. Rousseau, dans le jardin de madame de Warens. L'enthousiasme ne sait pas choisir, il va où l'engouement de son temps le pousse, et le monde des idées est plus mobile encore que celui des réalités. L'idéal est un pays où l'on se perd, comme les faits sont un pays où l'on s'embrouille. Avis à ces réalistes que nous adorons depuis quelque temps! Il n'y a de durable que le vrai bien choisi, il n'y a d'éternel que la nature épurée par le goût. Ne faisons pas de théorie sur le beau, laissons le temps porter et reporter ses arrêts, lui seul est juge. J'ai vu dans moins d'un demi-siècle vénérer _Gesner_ comme le patriarche de la nature, et puis je l'ai vu railler comme l'écran de la niaiserie. J'ai vu régner Dorat et Parny préféré à Tibulle, et puis je les ai vu reléguer sans souvenir au nombre des poëtes à fantaisies, jouets d'un peuple sans mémoire; j'ai vu couronner Chateaubriand vêtu de la pourpre de son style: j'ai vu mourir Béranger dans sa gloire aux sons de ses grelots bachiques et politiques; j'ai vu, et pour peu que je vive, j'en verrai bien d'autres encore: ne nous faisons pas nos dieux éternels, car ce sont les dieux du temps qui souvent n'a pas de lendemain; jouissons de tout ce qui nous charme dans les différents chefs-d'oeuvre dont nos contemporains nous charment; mais ne répondons ni d'eux ni de nous devant la postérité. Le monde passe et change en passant, à chaque petit hasard industriel qui apprend à coudre sans dé et sans main ou à faire un noeud servant de tête à un clou ou de tête à une épingle. Je vois des braves gens émerveillés, pleurer d'enthousiasme, sur ce qu'ils appellent à bonne foi le progrès indéfini de l'espèce humaine. Je ne demande pas mieux, mais Homère, qui règne depuis quatre ou cinq mille ans sur l'intelligence et sur le coeur humain, n'a pas encore trouvé un rival, et la morale des grands apôtres de religion n'a pas encore reçu un démenti!... Dieu a fait de l'espérance un des aliments de l'esprit humain; ne le nions pas, soyons-en soutenus sur notre route afin de marcher, mais n'en soyons pas ivres de peur de tomber comme des fous dans le délire du mieux. Tout commence et tout finit dans ce bas monde. Montrez-moi une chose qui n'ait pas subi cette loi, ou montrez-moi un mortel qui y ait échappé?