‹ Cours familier de littérature, tome 23Chapitre 25 sur 94 · I

I

Un phénomène, c'est-à-dire un nouveau genre de beauté en littérature, inventé comme par accident, sorti du néant, ne répondant à rien de ce qui a été conçu jusqu'ici, n'ayant été ni prédit, ni annoncé, ni vanté d'avance, mais né de soi-même, comme un instinct irréfléchi, et s'emparant de l'attention comme par une force de la nature, vient de se produire inopinément parmi nous. Nouveauté et vérité sont les noms de ce chef-d'oeuvre, ce sont deux beaux noms. Le genre littéraire vieillissait, il va rajeunir! Or quel est l'auteur ou quels sont les auteurs de ce phénomène? car ils sont deux, c'est-à-dire qu'ils sont anonymes. On comprend le génie qui est personnel ou qui n'est pas dans un seul homme; mais on ne le comprend pas dans deux hommes égaux en facultés et en aptitudes. Ce serait un miracle que Dieu n'a pas fait. Il y a donc là non-seulement un phénomène, il y a une énigme. Laissons-la, l'avenir nous l'expliquera. Ces deux hommes jeunes, dit-on, encore, se nomment l'un Erckmann, l'autre Chatrian. Il nous dira juste auquel de ces deux hommes nous devons l'étonnement, la direction, la gloire. En attendant, nous tiendrons la couronne suspendue sur deux trônes, quitte à couronner l'ombre pour la réalité, ou l'écho pour la voix. Qu'ils s'arrangent; les grandes oeuvres de l'humanité sont anonymes, un roman peut bien l'être.

Mais est-ce un roman?

Non.

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