‹ Cours familier de Littérature - Volume 23Chapitre 3 sur 94 · III

III

Un soir, Jermolaï et moi, nous partîmes pour chasser à l'affût. Mais il est fort possible que le lecteur ne sache point ce que ce terme signifie. Je vais le lui expliquer en peu de mots.

Un quart d'heure environ avant le coucher du soleil, au printemps, vous entrez dans un bois, sans chien et le fusil sur l'épaule. Ayant fait choix d'un emplacement convenable, sur le bord d'une clairière, vous vous y arrêtez; ainsi posté, vous promenez vos regards de tous côtés, vous examinez vos capsules, et de temps en temps vous échangez un signe d'intelligence avec votre compagnon. Un quart d'heure se passe. Le soleil est déjà couché, mais il ne fait pas encore sombre dans le bois; l'air y est pur et transparent; les oiseaux gazouillent à l'envi autour de vous; l'herbe naissante étincelle gaiement des reflets de l'émeraude... Vous attendez. Le jour commence à baisser rapidement; les feux rougeâtres qui embrasent l'horizon effleurent d'abord les racines et le tronc des arbres; puis, montant peu à peu, ils en colorent les branches les plus basses, chargées de bourgeons à peine éclos, et gagnent enfin leurs cimes immobiles, qui semblent assoupies. Mais celles-ci s'éteignent à leur tour; le ciel jusqu'alors empourpré bleuit de plus en plus. L'air s'imprègne des suaves parfums que les bois exhalent à cette heure du jour; un souffle humide et à peine sensible s'élève par moments et vient mourir près de vous dans les branches. Les oiseaux s'endorment successivement et par espèces; ce sont les pinsons qui se taisent les premiers; quelques instants après, les fauvettes; puis, les épeiches... L'obscurité continue à augmenter; les arbres se transforment à vos yeux en masses confuses et gigantesques; quelques étoiles scintillent timidement à la voûte du ciel...... la plupart des oiseaux reposent. Les rouges-queues et les jeunes pies sont les seuls qui sifflent encore par moments; mais ils se taisent à leur tour. Le petit chant sonore du pouillot se fait entendre une dernière fois au-dessus de votre tête; le cri plaintif du loriot lui a répondu dans le lointain; au fond du bois, un rossignol vient de lancer rapidement sa première note; l'impatience vous dévore. Tout à coup..., mais un chasseur seul pourra me répondre, au milieu du profond silence qui règne depuis quelques instants, s'élève un bruit tout particulier: c'est celui de deux ailes qui s'agitent rapidement en mesure, et une bécasse des bois, au long bec gracieusement incliné, se détache sur le feuillage foncé d'un bouleau et se dirige lentement vers nous.

Voilà ce qu'il faut entendre par chasse à l'affût. Ainsi donc, je me mis en route avec Jermolaï pour aller à la chasse. Mais j'oubliais une chose importante; il faut encore, cher lecteur, que je vous fasse faire connaissance avec mon compagnon.

Tourgueneff avait pris pour compagnon un chasseur, paysan des environs, véritable aventurier des forêts. Ils partent ensemble, ils arrivent à la tombée de la nuit près du moulin où l'on refuse d'abord de les recevoir. À la fin le meunier entr'ouvre sa porte, il les engage à aller passer la nuit dans un hangar à quelque distance, leur fait allumer du feu et leur envoie sa femme pour veiller à leurs besoins. Il reconnaît dans la meunière malade de la poitrine une certaine _Anina_, jeune femme, d'une classe et d'une éducation supérieures aux paysans et qui servait à Pétersbourg chez un de ses amis M. Zverkoff.

M. Zverkoff lui avait un jour raconté ce qu'il appelait l'atroce ingratitude d'Anina. La voici.

C'est M. Zverkoff qui parle:

--M. Zverkoff commença en ces termes:--Vous n'êtes pas sans savoir quelle femme j'ai le bonheur de posséder; je crois qu'il est impossible de trouver une meilleure personne; vous en conviendrez vous-même. Il n'y a certainement pas d'existence plus heureuse que celle des femmes de chambre de ma femme; c'est une véritable béatitude. Mais madame Zverkoff s'est donné pour règle de ne point avoir à son service de femme de chambre mariée; et, en effet, cela ne vaut rien. Viennent les enfants, et ceci et cela;--comment, je vous le demande, une femme de chambre mariée pourrait-elle remplir son devoir et se conformer à toutes les habitudes de sa maîtresse? ce n'est plus cela du tout; elle a tout autre chose en tête. Il faut en général, lorsqu'on raisonne, ne point perdre de vue la nature humaine. Ainsi, par exemple, un jour, en traversant un de nos villages, il y a bien de cela,... comment vous dirai-je sans mentir?... une quinzaine d'années, nous remarquâmes, ma femme et moi, la fille du starosta; c'était une charmante enfant; elle avait même un je ne sais quoi, vous me comprenez, quelque chose de très-prévenant dans les manières. Ma femme me dit aussitôt:--Coco, c'est-à-dire vous comprenez: elle m'appelle ainsi; prenons cette petite fille à Pétersbourg; elle me plaît.--Prenons-la,--lui répondis-je; je ne demande pas mieux.--Le starosta tombe, bien entendu, à nos pieds; il ne pouvait pas s'attendre, vous comprenez, à un pareil bonheur. Quant à la petite, elle se mit naturellement à pleurer, par bêtise... Au commencement, ce n'est pas l'embarras, la chose peut paraître un peu dure, j'en conviens; la maison paternelle... en général.... il n'y a là rien d'extraordinaire. Je n'en persisterai pas moins à dire qu'il faut juger humainement des choses. Cependant la petite s'habitua bientôt à nous; on la mit d'abord dans la chambre des femmes de service pour l'y instruire, comme il convient. Mais ce qui vous surprendra sans doute, c'est qu'elle fit des progrès étonnants; ma femme la prit tout bonnement en adoration et daigna enfin l'attacher de préférence à toute autre, remarquez-le bien,... à sa propre personne. Et, pour être juste, je dois dire que... jamais elle n'avait encore eu de meilleure femme de chambre; c'était une créature serviable, modeste, soumise,--en un mot, elle avait toutes les qualités qu'on peut souhaiter. Mais aussi il fallait voir à quel point ma femme la gâtait: elle poussait même à cet égard les choses beaucoup trop loin: elle l'habillait on ne peut mieux, la nourrissait de notre desserte, lui faisait porter du thé; enfin, elle lui donnait tout au monde. C'est ainsi qu'elle vécut une dizaine d'années près de ma femme. Mais un beau jour, figurez-vous que je vois entrer Arina (c'était le nom de cette fille) dans mon cabinet, sans m'en avoir fait demander la permission. Arrivée devant moi, elle se jette à mes pieds. C'est, je vous l'avoue très-franchement, une habitude que je ne puis pas souffrir. Un être humain ne doit jamais manquer à sa propre dignité; convenez-en!--Que me veux-tu?--demandai-je à Arina.--Mon père Alexandre Silitche, je viens vous supplier de m'accorder une grâce.--Laquelle?--Permettez-moi de me marier.--Cette demande me surprit étrangement, je l'avoue.--Mais tu sais bien, petite sotte,--lui répondis-je,--que ta maîtresse n'a point d'autre femme de chambre?--Je continuerai à la servir, comme d'ordinaire.--Allons donc! allons donc! ta maîtresse ne veut pas avoir de femme de chambre mariée.--Malania peut me remplacer.--Je te prie de ne pas raisonner.--Qu'il en soit comme vous voudrez... Moi, je vous le déclare, j'étais stupéfait. Je suis organisé de telle sorte que... rien ne m'indigne plus, j'ose le dire, que l'ingratitude... Je n'ai pas besoin de vous le répéter, vous connaissez ma femme; c'est un ange sous forme humaine; elle est d'une bonté inexprimable. Le plus grand des scélérats aurait bien certainement des égards pour elle. Je chassai Arina, et je supposais qu'avec le temps elle reviendrait à de meilleurs sentiments; il me répugne, vous savez, de croire au mal et à la noire ingratitude du coeur humain. Mais que pensez-vous? six mois après, je la vois arriver de nouveau vers moi avec la même prière. Cette fois, je le reconnais, je la chassai avec indignation; je la menaçai et lui dis même que j'en instruirais ma femme. J'étais tout bouleversé; mais figurez-vous mon étonnement; quelque temps après, ma femme accourt à moi tout en larmes et si agitée que j'en fus effrayé.--Qu'est-il arrivé?--Arina,...--me dit-elle, vous comprenez,... je rougis de vous le raconter.--Est-il possible? mais avec qui donc?--Pétrouchka le laquais.--Cette nouvelle me mit tout à fait hors de moi. Je suis ainsi fait,... je n'aime pas les demi-mesures... Pétrouchka n'était pas coupable; j'aurais pu le punir;... mais suivant moi, il n'était pas coupable. Quant à Arina... qu'ajouter à cela? Il n'y a vraiment rien à dire; j'ordonnai naturellement qu'on lui coupât les cheveux[16], qu'on l'habillât de _zatrapés_[17] et qu'on l'expédiât immédiatement à la campagne. Ma femme y perdit, il est vrai, une excellente femme de chambre, mais il n'y avait rien à faire; il est impossible cependant de tolérer des désordres pareils dans une maison; il vaut mieux couper tout de suite les membres malades. Eh bien, maintenant, jugez-en vous-même; vous connaissez ma femme; c'est, comme je vous l'ai déjà dit, un ange!... elle s'était attachée à Arina,... et Arina, qui la servait, n'a pas eu assez de conscience pour... Ah! vraiment, il faut en convenir... Mais à quoi bon s'étendre là-dessus? dans tous les cas, il n'y avait rien à faire. Cette preuve d'insensibilité m'a personnellement affecté et blessé au dernier point. Vous avez beau dire,--le coeur, les sentiments... non! ne leur en demandez pas! Nourrissez un loup aussi bien que vous voudrez, il aura toujours les regards tournés vers la forêt... C'est une leçon... Mais je voulais seulement vous prouver...

[Note 16: Couper les cheveux à une jeune femme est regardé en Russie comme une punition infamante.]

[Note 17: Étoffe grossière dont les seigneurs habillent les femmes dvorovi de la dernière classe.]

· · ·

Et ici M. Zverkoff détourna la tête et s'enveloppa chaudement dans son manteau, en comprimant avec courage l'émotion qui l'agitait.

Le lecteur doit comprendre maintenant pourquoi je regardais Arina avec tant d'intérêt.

--Y a-t-il longtemps que tu as épousé le meunier? lui demandai-je.

--Deux ans.

--Mais comment cela? Ton maître te l'a donc permis?

--On m'a rachetée.

--Qui cela?

--Savéli Alexéïevitch.

--Qui est-ce?

--Mon mari.--Je remarquai qu'à ces mots Jermolaï avait comprimé un sourire.--Mon maître, continua Arina. Vous aurait-il parlé de moi?

Je ne savais que lui répondre.--Arina!--cria de loin le meunier; celle-ci se leva et nous laissa seuls.

--Son mari est-il un brave homme? demandai-je à Jermolaï.

--Il n'y a rien a en dire.

--Ont-ils des enfants?

--Ils en avaient un, mais il est mort.

--Elle a donc plu au meunier? Combien a-t-il donné pour l'affranchir?

--Je n'en sais rien; mais elle sait lire et écrire. Pour leur genre d'affaires, c'est une chose... comment dirai-je, qui peut être utile. Mais oui, du reste, il faut croire qu'Arina lui plaisait.

--Et toi, tu la connais depuis longtemps?

--Depuis longtemps. J'allais autrefois chez ses maîtres. Leur bien n'est pas loin d'ici.

--Connaissais-tu le laquais Pétrouchka?

--Pêtre Vassilitch? Comment donc?

--Où est-il maintenant?

--On l'a fait soldat.

Nous restâmes un moment sans parler.--Elle paraît souffrante? demandai-je à mon compagnon.

--Ah! je le crois bien! Mais je gage que demain l'affût sera bon. Vous feriez bien de dormir un peu.

Une bande de canards sauvages passa en sifflant sur nos têtes et nous l'entendîmes s'abattre non loin de nous sur la rivière. La nuit était noire et le froid commençait à se faire sentir. Le chant des rossignols retentissait au fond des bois. Nous nous enfonçâmes dans le foin et quelques instants après nous dormions l'un et l'autre d'un profond sommeil.